
Richard Moyon, porte-parole du Réseau éducation sans frontières, sur le ring de l'école du blog. Interview.
Même tronche que Raymond Domenech, même caractère trempé. Comme le sélectionneur national, il des origines espagnoles. Richard Moyon, 58 ans, est le porte-parole du Réseau éducation sans frontières (RESF). Sa tête pensante, sûrement, mais ça, il ne le dira pas. Le défenseur des sans-papiers était samedi l’invité de l’école du blog, qui s'est fait les dents sur cet homme coriace. Fonctionnement interne de l'organisation, financement, personnailité controversée de Richard Moyon : tout y passe.
A quelle occasion est née RESF ?
Il a fallu presque dix ans pour que l’idée mûrisse. En 1996, je découvre pour la première fois un élève sans papiers, dans le lycée professionnel Jean Jaurès de Châtenay-Malabry (92), où j’enseigne. Comme j’ai un passé militant et que je sais faire un certain nombre de choses, avec l’aide de collègues, je mobilise les élèves contre le renvoi hors de France qui menace l’un des leurs, et nous obtenons sa régularisation. Il s’appelle Issa, à l’époque mauritanien, aujourd’hui citoyen français comme tout un chacun, père de deux enfants et cadre dans une entreprise. Le cas d’Issa est un démenti à tous les bobards sur l’immigration non intégrable ou inassimilable. Ensuite, dans ce lycée, nous avons fait en sorte que deux, trois ou quatre élèves soient régularisés chaque année. Et comme cela se savait un peu, des parents étrangers en quête de papiers venaient inscrire leurs mômes dans cet établissement, au grand dam du proviseur.
Venons-en à 2004 et à la création de RESF. Quel est le moment déclencheur ?
Le déclic cette année-là, ce sont deux filles que nous faisons régulariser et qui passent au 20 Heures de TF1. La création de RESF est la traduction de la pression croissante qui s’effectue alors sur les sans-papiers. Le nombre de ces derniers devenait plus important et les difficultés auxquelles ils faisaient face, Nicolas Sarkozy étant à l’époque ministre de l’intérieur, augmentaient. Nous avons d’abord lancé l’ « appel de Jean Jaurès à la régularisation des sans-papiers », puis nous nous sommes rapprochés de gens de l’académie de Créteil qui oeuvraient, eux, à de la régularisation des maîtres auxiliaires sans papiers. A partir de là est née RESF.
Comment est organisée RESF ? S’agit-il d’actions isolées qui se réclament du réseau ou la structure est-elle plus vaste ?
Le drame de RESF, c’est que ce n’est absolument pas organisé. C’est l’anarchie fonctionnelle. Je souhaite que ça reste fonctionnel et que le caractère anarchique ne finisse pas par déglinguer le tout. Il y a des collectifs locaux, quelques collectifs départementaux, mais il n’y a pas de structure proprement dite. Du point de vue des décisions, ça pose des problèmes. Qui décide in fine quand il n’y a pas consensus ou unanimité, y compris sur des situations graves ? Par exemple, il a été décidé il n’y a pas très longtemps de faire revenir, illégalement par la force des choses, un couple et ses deux enfants qui avaient été expulsés. La décision concernant ce couple était parfaitement antidémocratique s’agissant du fonctionnement interne de RESF.
Antidémocratique et hors la loi.
Hors la loi, oui, et nous le revendiquons. Mais ce n’est pas parce que certains actes sont illégaux qu’ils sont immoraux. L’apartheid aux Etats-Unis était légal, ainsi que la torture pendant la guerre d’Algérie.
Combien de membres compte RESF ?
Nous sommes un nombre variable. On n’est pas membre de RESF au sens traditionnel du terme. Il suffit de s’accrocher un badge pour être membre. Nous sommes plus proches de 100 000 sympathisants que de 5000. Les mobilisations successives en faveur des sans-papiers sont comme la vague contre la falaise, elles finiront un jour par briser les lois anti-immigrés de Sarkozy et Hortefeux.
Ce flou sur le nombre de vos membres qui n’en sont pas vraiment, semble vous arranger. Vous n’avez pas de comptes à rendre, et quand on n’a pas de comptes à rendre, c’est toujours plus confortable.
C’est un état de fait, ce n’est pas un choix. La force et l’efficacité du réseau c’est d’avoir mis le doigt sur une question qui se posait et que nous avons contribué à mettre en évidence. Par moment, j’ai un petit regret du bon vieux temps du centralisme démocratique. Mais bon, ce n’est plus comme ça et on fait avec.
Mais vos badges, vous les imprimez bien quelque part, il y a une commande et un compte, non ?
Il y a une structure minimum. Nous avons un compte. Des gens nous envoient des sous, d’ailleurs, à votre bon cœur ! Un jour nous avons reçu un chèque de 4000 euros.
Quel est votre budget ?
Il n’y a pas de budget. Nous avons un compte…
…Vous avez combien d’argent aujourd’hui sur ce compte ?
20 000 euros, je pense. Mais ce n’est pas le type de question qui me passionne.
Cet argent sert à quoi ?
A financer, pour l’essentiel, des brochures, des bouquins, des DVD, des banderoles, de la sono, et puis un minimum de frais d’investissement, de déplacements, de téléphone. Moi-même, j’ai un téléphone pour RESF sur lequel j’ai 75 euros, mais il m’arrive régulièrement d’avoir 200 ou 300 euros de frais de téléphone et c’est moi qui comble la différence.
L’Etat vous a-t-il déjà envoyé le fisc ?
Non, on ne nous a pas envoyé le fisc. Si ce devait être le cas, le fisc rigolerait bien mais nous aussi. On n’a pas de fric. 20 000 euros, c’est rien. En plus, nous ne demandons ni subventions, ni permanent, ni local. Ce qui embête bien les pouvoirs publics, qui seraient prêts à composer là-dessus. Nous demandons une seule chose : la régularisation des sans-papiers.
A combien évaluez-vous le nombre d’élèves sans-papiers en France ?
S’agissant des jeunes majeurs scolarisés, à savoir des personnes de 18 ans et plus qui ont rejoint leurs parents en France en dehors du regroupement familial, nous estimons leur nombre à 10 000. A quoi il faut ajouter entre 200 000 et 400 000 personnes seules sans papiers et 50 000 familles sans papiers, soit : un père, une mère et une moyenne de 1,8 enfant ou un peu moins par couple. Ce qui fait 150 000 personnes environ. Quant aux mineurs, ils ne sont pas expulsables. Ce sont les parents qui sont expulsables. Et lorsqu’ils sont expulsés, leurs enfants les accompagnent.
Quel est votre bilan chiffré des régularisations ?
En 2006, 22 000 individus ont été régularisés. Aujourd’hui, au niveau national, RESF en fait régulariser de un à trois par semaine.
Le nombre de familles expulsées ?
Quelques dizaines tout au plus depuis que le réseau existe.
Vous voulez dire que votre action porte ses fruits.
Sur le blocage mental de l’expulsion des familles, oui.
Et qu'en est-il de l’expulsion de parents d’enfants scolarisés, pères ou mères, séparément ?
Il a dû y en avoir entre 100 et 200 en tout depuis 2004. Mais c’est 100 ou 200 de trop. Il ne faut pas confondre ces chiffres apparemment bas avec les 24 000 personnes expulsées en 2007, par exemple. Ces 24 000-là sont dans leur écrasante majorité des célibataires.
Une fois les « jeunes mineurs » expulsés, tentez-vous de les faire revenir ?
Officiellement, on ne les fait pas revenir, car c’est défendu par la loi. Les faire revenir, c’est très compliqué, car cela veut dire que là où ils sont, ils doivent s’en remettre à des mafias de passeurs, et ça coûte cher. Mais quand ils reviennent, nous essayons de verrouiller la situation en faisant du bruit.
RESF est réputée pour emprunter aux méthodes trotskystes : flou savamment entretenu, etc. D’ailleurs, vous-même…
J’ai un passé politique trotskyste, donc une expérience, que je mets à profit dans mon action aujourd’hui. Mais je parle pour moi et pour quelques autres, pas pour tous ceux qui se revendiquent de RESF. Le réseau est né, notamment, à la suite d’un bulletin militant, Cinquième Zone, destiné aux jeunes de banlieue, que j’avais créé en 1995 au moment des attentats islamistes. Je voyais les jeunes Maghrébins de mon lycée complètement repliés sur eux-mêmes. Personne ne leur parlait. Dans ce bulletin, je voulais leur parler de l’islamisme, de Le Pen qui essayait de récupérer la donne. Et mon message était qu’ils avaient beaucoup plus à gagner en allant manifester avec des banderoles devant les préfectures plutôt qu’en cassant et brûlant des voitures.
Des comédiens, chanteurs et écrivains viennent parfois en renfort de vos actions. C’était le cas à Cachan, où s’est montrée, entre autres, Josiane Balasko. Vous vous servez d’eux et eux en retirent un bénéfice médiatique.
Honnêtement, je n’ai pas l’impression qu’ils aient besoin du réseau pour établir leur notoriété ou pour se faire mousser. Mais ceux, parmi eux, qui voudraient se faire mousser, je leur dis : « Bienvenue, venez, venez ! » Le fait que des people, comme on dit, des profs, des parents d’élèves, des magistrats, des flics, même, nous soutiennent, ces derniers discrètement, témoigne de la bonne santé d’une partie de la population. Heureusement qu’on n’a pas une police de lepénistes, de sarkozystes et de fascistes.
Y a-t-il dans l’administration des fonctionnaires qui vous tiennent informés des cas d’urgence ?
De façon systématique, non. Mais en décembre dernier, Hortefeux avait prévu une grosse rafle pour remplir son quota annuel de 25 000 expulsés. Nous avons été prévenus et cette grosse rafle n’a pas eu lieu.
Est-ce que vous planquez des gamins, un peu à la manière des réseaux ou individus qui cachaient des enfants juifs pendant la guerre ?
Il nous arrive de planquer des gamins ou des familles. Cela dit, il faut être clair : les expulsions sont des saloperies, mais il n’y a pas de convois de la mort, il n’y a pas de chambres à gaz, il n’y a pas de camps d’extermination. Ça n’ôte rien au fait que tous ceux qui prêtent la main aux expulsions se compromettent gravement.
Ceux qui entravent les expulsions encourent 5 ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende…
…Et la confiscation de la voiture, si la voiture a permis de soustraire des sans-papiers à l’action de l’Etat.
Y a-t-il eu déjà des condamnations ?
S’agissant du réseau, jamais de condamnations et à ma connaissance, jamais de procès non plus. Ils n’osent pas.
Qu’est-ce qui motive chez vous cet engagement constant aux côtés des sans-papiers ?
C’est d’abord le fait que je suis prof. On ne peut pas, quand on est prof…
…« Je ne peux pas », vous parlez de vous. Sinon, ceux qui ne s’engagent pas comme vous sont tous des salauds.
Il y a un certain nombre de salauds, effectivement. Mais on ne peut pas, quand on est prof, faire lire à un élève le poème d’Eluard, « Liberté, j’écris ton nom », ni le poème de Du Bellay, « France, mère des arts, des armes et des lois » et accepter de voir l’un de ses élèves partir menotté au motif qu’il n’a pas de papiers. On n’expulse pas mes élèves. On n’expulse pas les parents des petits copains de mes mômes.
De quel milieu êtes-vous issu ? Que faisaient vos parents ?
Mes parents étaient des petits bourgeois. Mon père, en 1944, avait 18 ans, faisait partie d’un réseau d’auberges de jeunesse qui protégeait des enfants juifs. Il a été arrêté, a passé trois mois à Fresnes, puis il a été déporté comme STO en Allemagne. En 1996, j’étais très adulte, et comme fonctionnaire français ne risquant rien et pouvant faire autant de bras d’honneur aux ministres de l’époque, je ne pouvais pas penser à ces gens qui ont risqué leur peau pour sauver des mômes pendant la guerre et rester à bouffer mes frites et mon sandwich.
L’intitulé « sans frontières » de votre réseau veut-il dire quelque chose de votre vision du monde ?
Oui, bien sûr. Les migrations sont le mode d’existence de l’humanité. Auparavant, elles étaient des invasions, les armes à la main. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une partie des migrations se fait de façon pacifique. Et on n’arrêtera pas le phénomène.
Mais êtes-vous totalement insensible aux aspects politiques qui font que le thème de l’immigration peut servir des thèses racistes ou xénophobes ?
Ce qui fait que le réseau a cette force, c’est que la démagogie anti-immigrés est aujourd’hui dépassée. Quand Le Pen criait « la France aux Français » il y a 20 ou 30 ans, l’immigré était cet homme vissé à son marteau-piqueur. Mais l’immigré, aujourd’hui, c’est mon collègue en salle des profs, c’est Rachida Dati, c’est le médecin.
Etes-vous opposé à la politique des visas ?
Il ne s’agit pas de pousser les choses à l’extrême parce que cela aboutit à faire peur.
Mais les visas créent l’immigration illégale, donc les sans-papiers. Supprimons les visas, alors ?
Tout à fait. Je suis à titre individuelle pour la libre circulation des gens. J’appelle de mes vœux, comme Aimé Césaire, qui le dit beaucoup mieux que moi, les temps bénis où l’on aura des natives sénégalaise blondes aux yeux bleus et des Suédoises natives noires.
Que pensez-vous de l’aventure de l’Arche de Zoé ?
Cette démarche consistant à aller chercher des enfants me semble relever de la psychiatrie. Dans ce type d’intervention, et à certains égards dans RESF aussi, on joue avec des affaires sérieuses. Quand on planque des enfants, quand on dit à un type d’empêcher le décollage de l’avion qui l’expulse, on joue quand même avec la vie. Cela peut donner la grosse tête à un certain nombre de personnes. Il y a dans le réseau un contrôle social qui permet d’éviter que des aventures du genre Arche de Zoé ne se produisent. Il y a toujours quelqu’un pour dire à un autre : « Arrête, tu déconnes. »
Qui a trouvé le nom de RESF, Réseau éducation sans frontières ?
Il a été trouvé lors de la réunion constitutive du réseau, en juin 2004.
Vous vous êtes engueulés, là-dessus ?
Oui, il y a eu des discussions. Personnellement, je trouvais que le mot « éducation », ça faisait un peu nunuche. J’étais minoritaire, alors va pour « éducation ».
Avez-vous, dans votre famille, des parents étrangers ?
Oui, un grand-père et une grand-mère espagnols. Ma grand-mère, dans la rue, lorsqu’elle s’adressait à un policier, n’arrivant pas à prononcer le mot « agent », lui disait « bonjour monsieur le flic ».
Propos recueillis par les élèves de l’école du blog
http://20minutes.bondyblog.fr/news/la-demagogie-anti-immigres-est-aujourd-hui-depassee
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