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ABDEL. Banale histoire d'un sans papier : entre un mince espoir et un désespoir sans frontière

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ABDEL. Banale histoire d’un sans papier : entre un mince espoir et un désespoir sans frontière

 

Que pourrais-je bien dire de ma vie de jeune homme sans papier sur le territoire de France ? Ai-je seulement le droit de le faire sans ne jamais violer ma dignité ainsi que celle de tous ceux qui partagent ma condition ? Comment faire pour rendre mon histoire singulière sans réveiller les nombreux clichés qui circulent ici et là, à propos des sans papiers de France ? C’est avec le coeur partagé, la peur au ventre et sans la moindre illusion que j’ai finalement cédé à la tentation d’écrire. Peut-être que cela apaisera mes angoisses intérieures.

 

Ma venue en France

Je suis né à Agdir, au Maroc, en 1986, dans le Rif marocain, belle région de montagnes située au nord du royaume. Je fais partie d’une famille de 4 filles et 6 garçons, je suis le cinquième. Nous vécûmes assez bien grâce au revenu de mon père émigré en France depuis plusieurs années déjà. À chacun de ses retours au pays, il nous couvrait de cadeaux et nous contait la France. J’avais une tout autre image de la France. Je me disais que ma vie allait changer et que j’allais pouvoir suivre des études, travailler, et construire une nouvelle vie pour moi et ma famille.

C’est à l’âge de 14 ans que mon père décida de m’emmener en France avec l’accord de ma mère. Le grand départ arriva très vite le 30 août 2000 en compagnie de mes cousins et cousines venues passer leurs vacances au Maroc. Tout s’est bien passé, mais la route a été longue. En partant pour l’inconnu, je me posais déjà la question de savoir si je reverrai un jour ma famille et tous mes amis. Les questions se succédaient mais restaient sans réponse. La séparation d’avec les miens a été un grand déchirement pour moi et surtout pour ma mère. Elle était triste et tous mes frères et soeurs pleuraient en me voyant partir comme s’ils savaient qu’on ne se reverrait pas avant longtemps. Depuis je pense à eux chaque jour qui passe en espérant que ma réussite ici les comblera de bonheur. Seule cette pensée me permet d’affronter la peur.

 

Les premières années vécues en France

J’ai d’abord été hébergé par un oncle, à 30 Km. du collège où mon père m’avait inscrit en attendant de trouver un logement qui puisse nous abriter tous les deux. Pendant deux mois, mes cousins m’accompagnèrent à l’école tous les jours. Les enseignants étaient très attentionnés, mais ce n’était pas si simple pour moi parce que je ne comprenais pas la langue française. Ils savaient pourtant prendre le temps pour m’expliquer les choses que je ne comprenais pas toujours.

La vie est passée ainsi. Mon père était aux petits soins pour moi, mais mon pays me manquait, et avec lui, ma mère, mes frères, mes soeurs et mes amis. Ils chantaient en moi chaque jour qui se levait. Apprendre la France allait tout seul au gré de mes camarades d’école, de mes cousins et oncles habitant dans la région et grâce aux conseils de mon père qui, déjà malade, avait entrepris des démarches pour ma régularisation, mais en vain.

La séparation d’avec ma mère me pesait beaucoup malgré le réconfort paternel. J’avais beau me dire que c’était pour mon bien, tout se bousculait dans la tête du jeune garçon que j’étais à l’époque. J’étais ici pour l’avenir de toute ma famille, mais je ne me sentais pas bien dans ma nouvelle vie. Il m’a fallu du temps pour m’adapter et c’était, quelque part, une chose inévitable.

 

La vie après papa et le cauchemar de la préfecture

C’était le 27 mars 2004, une date que je n’oublierai pas. Trois jours après mon anniversaire, mon père est parti au Maroc par une de ces nuits dont j’ai encore le souvenir. C’est un proche qui est venu m’annoncer son décès car ma mère que j’avais eu quelques heures auparavant au téléphone ne m’avait rien dit. Ce jour a changé le cours de ma vie à jamais. Il a fait s’envoler tous mes rêves de jeune homme et j’ai vu tout s’écrouler autour de moi.

En 2007, les gendarmes sont venus me chercher un bon matin à 7 heures. J’ai ouvert et ils m’ont dit que je devais les suivre au poste afin que la préfecture contrôle ma situation. En l’espace de trois heures, je me suis retrouvé au centre de rétention du Canet à Marseille après avoir fait un détour par la cellule de police à Avignon. J’y suis resté trois jours et ce fut les plus longs jours de ma vie. Après mon passage devant le juge des libertés, j’ai pu obtenir une assignation à résidence grâce à un oncle qui habite Marseille. On m’a délivré un récépissé de 14 jours et accordé 15 jours pour quitter le territoire français par mes propres moyens.

Avec l’aide d’une avocate, j’ai fait un recours pour faire annuler la décision du préfet, mais sans résultat. Aujourd’hui, je suis toujours à attendre, à attendre... J’ai fourni à la préfecture les coordonnées d’un patron d’entreprise qui s’est engagé à m’employer en CDI dès ma régularisation et à verser la modeste somme de 893 Euros à l’ANAEM. Je me suis pacsé avec une française qui est enceinte de moi, mais plus de quatre mois sont passés et je n’ai toujours aucune réponse à mes différentes démarches. Je ne peux toujours pas vivre comme tout le monde par crainte d’être à nouveau arrêté et expulsé. Il m’arrive de m’imaginer atterrir à Casa, au Maroc, un aéroport que je ne connais pas.

Tous ces évènements douloureux et humiliants m’ont beaucoup affecté et je crois que je ne pourrai jamais les oublier même s’il m’arrive quelquefois par dépit, de comprendre les enjeux politiques liés à l’immigration. C’est pourquoi je pense pouvoir dire aujourd’hui que tous ces évènements si difficiles à vivre m’ont profondément bousculé.

 

Et cette France solidaire mais condamnée par la loi

Heureusement qu’il y a encore en France des personnes bienveillantes qui ne peuvent se contenter de demeurer indifférentes face à cette souffrance sociale provoquée par la chasse contre nous les « sans papier ». Des personnes me soutiennent et m’encouragent. J’ai des parrains et des marraines et je peux compter sur le comité de soutien aux sans papiers qui s’est constitué dans ma ville ainsi que sur le réseau d’éducation sans frontière pour m’accompagner dans mes démarches administratives et être à mes côtés en cas de nouveau coup dur. Ce qui n’est pas le cas pour tout le monde.

 

Abdel.

lundi 8 juin 2009.

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