accueil RESF
DON au RESF

Retour sur ce qui vient de se passer - message de Fraternité Migrants d'Angres (Pas-de-Calais près d'Arras)

Accueil > RESF > LA VIE DU RÉSEAU > Témoignages, textes, humeurs..
Contact

Retour sur ce qui vient de se passer - message de Fraternité Migrants d'Angres (Pas-de-Calais près d'Arras)

 

Ce qui vient de se passer à Angres (Pas-de-Calais près d'Arras) est suffisamment intéressant pour faire l'effort de lire une sélection de document compilés ci-après. En gros, des exilés du Vietnam cachés dans les bois ont été attaqués, au début de septembre, par des passeurs mafieux et se sont défendus jusqu'à s'arranger pour en livrer certains à la police.
Les militants de Fraternité Migrants d'Angres ont constaté que justice et police se désintéressaient de la question.
En revanche, la PAF est revenue hier, vendredi 18 septembre, interpeller des victimes.
Bref, Angres est l'illustration que :
- les Etats livrent les exilés aux passeurs mafieux
- les exilés font se qu'ils peuvent pour s'émanciper de cette tutelle
- justice et police n'en profitent guère pour faire la chasse à la mafia
- Besson, qui justifie son "éradication" des jungles" par sa lutte supposée contre les "filières mafieuses", ment effrontément comme d'hab.

Ce qui ressort de cette histoire vaut pour tout le nord-ouest de la France, pour Paris (Gare de l'Est) et aussi pour les pays riverains de l'Europe, laquelle leur imposent d'intercepter les migrants pour son compte (voir le très prochain rapport de Migreurop sur les frontière de l'UE).

Ce n'est donc pas seulement anecdotique.

Bonne lecture

jp


Message 13-09-2009 de Fraternité Migrants d'Angres (petit village près d'Arras sur l'autoute A26 Reims-Calais) où crèche une jungle de Vietnamiens

 

Je fais ce premier compte-rendu, à chaud (je rentre juste du camp, où plusieurs membres de Fraternité Migrants sont encore, invités à prendre un bol de riz avec nos ami(e)s).

 
#########
 Les faits
##########

Ou tout au moins ce qui semble être les faits :  

 - Un groupe d'une douzaine d'hommes est arrivé dans les parages  du camp vers 16h00. Ce serait des tchétchènes (information de  la police, non confirmée), et au moins un vietnamien, pour la  traduction.

 - Quelques membres de ce groupe (2 à 4 ?) sont restés stationnés, sans doute du côté de la route Angres/Souchez.

 - Les autres (7 ? peut être 9 ?) sont allés au camp.

 - Il semblerait que ce groupe de 7 hommes s'attendait à trouver au camp une vingtaine de vietnamiens.

 - En fait, ce sont 60 vietnamiens qui étaient là. Les gars se sont emparés de bâtons, et diverses autres choses, et se sont mis à courser les mafieux, jusque dans la station service.

 - Un des mafieux s'est retrouvé le long de l'autoroute, sur la bande d'arrêt d'urgence, entouré par un bon groupe de vietnamiens, qui lui cognent dessus plutôt méchamment. Il a été embarqué par les pompiers. La police nous informe qu'il est à deux doigts de la mort.

 - Pour les autres mafieux, c'est moins clair : il semble qu'ils sont également poursuivis par les vietnamiens. Il y a aussi la police et la gendarmerie qui interviennent (vraisemblablement à la demande de bénévoles).

 - Toujours est-il que 6 mafieux se font arréter par les flics (police ? gendarmerie ?). Apparemment ils se sont fait arréter à l'intérieur du bâtiment (cafétéria), puisqu'ils auraient cachés des couteaux, et des téléphones portables. On a assisté à la sortie des mafieux, menottés, emmenés par la gendarmerie de Béthune (il y a encore eu une petite guéguerre police/gendarmerie, pour savoir qui les emmenait : le camp est du ressort de la police, alors que la station est du ressort de la gendarmerie).

 - Pendant ce temps, les filles sont restées au camp. On s'est relayé pour aller les voir à tour de rôle.

 - Les gars vietnamiens, ont été rassemblés dans un coin de la station, pour interrogatoire concernant ce qui s'est passé. Une autorité (on n'a pas pu savoir qui), a fait passer la liste de tous ceux qui avaient été arrétés la semaine dernière, et la police a pu faire un appel nominatif. Cet appel a été assez laborieux, et a au moins permis aux flics de mettre à jour leurs tablettes entre la semaine dernière et aujourd'hui.

 - Alors qu'un premier groupe de vietnamiens retournaient au camp, ils croisent ... deux mafieux qui remontaient vers le camp. Ce devait être le groupe qui attendait en bas.

 - Ce qui s'est passé ensuite est assez confus : il semblerait que les vietnamiens, sans doute dopés par les évènements précédents, se soient de nouveau mis à courser les deux hommes. Mais ça n'a rien donné (peut être sont-ils remontés dans une voiture qui les attendait).

 - Au final, retour général au camp, un brin de causette avec 2 types des RG (je ne me souviens plus de comment on les a renommés), et repas offert par nos ami(e)s.

 - Pour la nuit, la police prévoit des rondes. Les gendarmes sont également attendus avec des espèces de chiens renifleurs, pour trouver les armes dont se seraient débarrassés les mafieux.

 - Maryse, Maire d'Angres a passé toute l'après-midi avec nous, à la station.

 
####################
 Premières remarques
####################

Ce sont mes remarques personnelles, à chaud, complètement subjectives, et sujettes à caution :  

 - La grande différence avec l'autre camp, c'est que l'on est en  forêt. Donc, impossible d'approcher du camp en pleine nuit,  sans faire craquer un tas de branches. Impossible d'approcher  sans se faire remarquer, ne serait-ce que parce que l'on est  obligé d'avoir des lampes.  

 - C'est pour ça que les mafieux interviennent en pleine journée,  au beau milieu du dimanche après-midi. C'est important à  savoir, pour les bénévoles : en pleine journée, à l'heure à  laquelle nous intervenons, il y a des risques réels.  

 - Les mafieux semblaient renseignés sur la localisation  approximative du camp, mais pas sur le nombre de vietnamiens.  Sans doute s'en sont-ils tenus au chiffres de "25 migrants  relachés", repris par la presse la semaine dernière.

 - On peut craindre une surenchère de la violence. 6 mafieux  arrétés + 1 entre la vie et la mort, demain, ou après-demain,  les mafieux reviendront (quand la pression policière se fera  moins forte), plus nombreux, et plus méchants.  

 - Parallèlement, la méfiance des vietnamiens va forcément  augmenter. Les batons vont être stockés, ainsi que tout autre  moyen de défense (couteaux, ...).  

 - Que veut la mafia : faire du racket ? récupérer la station  pour installer d'autres migrants, pour installer leur propre  traffic ?

 
#####################
 Première conclusion
#####################
 Que doit faire Fraternité Migrants ?

 - Faire comme si de rien n'était : ça semble difficile. La  violence a monté d'un cran. Pour aller au camp, il faut en  tous cas imaginer des mesures du type "y aller par groupe",  "bien faire du bruit en approchant", etc..  

 - Bien valider les relais de communication : quels vietnamiens  ont des portables ? Qui est susceptible d'être contacté, pour  relayer auprès de la police ?

 
#######################
 La grande question
#######################

À chaque fois que les migrants ont subi des violences (en mars, et la semaine dernière), la PAF est intervenue quelques jours après. La violence décourage les migrants de rester sur place, et ça facilite la tache de la police pour détruire les camps.

 

Bref, les migrants sont l'objet d'une double violence, extrème. Que doit-on faire ? Doit-on les mettre à l'abri ? réinstaller un camp Besson ? Les mettre dans un gymnase quelque temps ? Et eux, qu'en pensent-ils ?

 

Il faut que l'on se fasse conseiller sur ces questions, auprès de Terre d'Errance, du Gisti, de la liste Jungles.   Merci d'avoir lu jusqu'ici   Lucien
--
Lucien P.



Angres : dans un camp, sept Vietnamiens frappés par un groupe d'inconnus

samedi 05.09.2009, 04:47

 - La Voix du Nord

Sept Vietnamiens vivant dans un camp de fortune au bord de l'A26 à Angres ont été agressés et frappés par une bande dans la nuit de jeudi à hier, vers 4 heures. Des coups de feu auraient même été tirés mais personne n'a été blessé par balle. Les policiers de la sûreté départementale de Lens enquêtent. Nous sommes allés voir ces Vietnamiens hier en fin de matinée.

C'est un chemin de terre en plein champ à Angres. Au bout, deux hommes sont assis sur des chaises de jardin blanches qu'on imagine récupérées. Elles sont placées sous une bâche tendue. Ils ne parlent ni l'anglais ni le français. On les salue et on continue notre chemin. On arrive au camp proprement dit, caché sous un fourré. Pas loin, en contrebas, passe l'A26.
« Mafia »

Les gens nous regardent sans agressivité mais ils sont visiblement surpris et sans doute aussi gênés que nous les voyions là. Deux jeunes femmes viennent à notre rencontre. Bientôt suivies par un homme. Une des Vietnamiennes comprend bien l'objet de notre visite. Elle parle de «  Mafia » désigne les deux endroits d'où venaient selon elle les agresseurs. Pour elle, ils étaient vingt-huit. Elle trace à plusieurs reprises avec son doigt les chiffres sur notre bloc-notes. Toujours selon elle, les agresseurs étaient armés de 15 pistolets, 4 mitrailleuses et d'un grand couteau. Difficile à croire et impossible à vérifier.

Ce qui est sûr, c'est que sept Vietnamiens ont été blessés, transportés par les pompiers et hospitalisés à Liévin. Leurs jours ne sont pas en danger. Notre hôte explique que les deux groupes d'agresseurs ont hurlé «  Poli ! Poli ! » (ils se sont fait passer pour la police ?), ont tiré deux ou trois coups de feu et frappé les sept victimes. Les coups de feu n'ont blessé personne.

L'autre Vietnamienne ramasse un bâton par terre et mime les gestes. Les agresseurs ont frappé sur le crâne, sur le tibia des victimes. Parmi ces victimes, un homme a eu le bras cassé, confirmait hier soir une source proche de l'enquête. Selon nos deux guides vietnamiennes, les hommes seraient venus dans trois ou quatre voitures. On ne sait évidemment pas ce qui a motivé cette expédition punitive. Les agresseurs sont décrits par les deux femmes comme appartenant à «  la mafia russe » et «  afghane ».

En parcourant les environs du camp, une de nos deux guides nous montre une trace de pas sur un champ. Elle lance : «  Mafia. » Pour elle, c'est l'empreinte d'un des agresseurs. Puis elle met sa capuche sur la tête et avec ses doigts elle montre ses yeux. Ça, ça veut dire que les agresseurs étaient masqués. On demande si on peut entrer dans le camp. Oui, mais la condition c'est «  no photo ». On accepte.

Plusieurs tentes faites soigneusement avec des bâches forment ce qu'on devine être les chambres. D'autres bâches protègent ce qui s'offre plus facilement au regard : le coin cuisine et le « réfectoire ». Des femmes épluchent des légumes, deux hommes coupent des morceaux de viande au centre du campement.

Les déchets sont déposés dans une poubelle. Une cuve en plastique d'un mètre cube contient de l'eau. La vaisselle propre est rangée dans un chariot. Les toilettes sont dans un fourré à une centaine de mètres du camp. Une pancarte indique leur direction.

Terrain de foot

Entre le camp et les commodités un terrain plat et herbeux où des mini buts ont été montés. Il s'agit bien d'un terrain de foot. Notre guide acquiesce par un large sourire. Une boîte en bois contenant des fruits, de l'encens et des fleurs se trouve à l'entrée du camp, fixée sur un tronc d'arbre.

Un objet de culte ? Et puis trois postes de guetteurs avec des chaises entourent le camp. On en montre un à notre guide. Elle confirme que ce sont les «  look-look » (les « regarde-regarde »).

Selon le commissaire de Lens Daniel Lejeune, habituellement vivent là 40 à 50 Vietnamiens. Ils partent et viennent au gré de leurs tentatives pour gagner la Grande Bretagne. Hier, nous en avons croisé 25. Ils sont en situation irrégulière, mais selon une source proche de l'enquête, «  personne ne sera placé en garde à vue ». Quand à l'agression, elle semble «  confuse ». • SÉBASTIEN ROSELÉ

http://www.lavoixdunord.fr/Locales/Lens/actualite/Secteur_Lens/2009/09/05/article_angres-dans-un-camp-sept-vietnamiens-fra.shtml



Angres : un campement de 80 migrants d'origine vietnamienne démantelé

mardi 08.09.2009, 10:53

 - La Voix du Nord


Depuis 7 h 30 ce matin, un important dispositif a été déployé par la préfecture du Pas-de-Calais pour démanteler un campement comptant environ 80 migrants d'origine vietnamienne, situé à proximité d'une aire d'autoroute de l'A26, à Angres (près de Lens).

Selon la préfecture, c'est « sur la base d'un dépôt de plainte du propriétaire du terrain et sur réquisition du Parquet de Béthune », que l'opération a été menée. Bilan des autorités : « 80 migrants clandestins ont été interpellés et placés en garde à vue lors de cette opération qui a été menée sans incident. Des propositions de retour volontaire dans leur pays et d'orientation vers descentres d'hébergement dédiés à l'accueil des étrangers ont été faites. »

Cette opération intervient quelques jours après des incidents qui s'étaient déroulés dans la nuit de jeudi à vendredi. Cette nuit-là, sept Vietnamiens avaient été agressés et frappés par des inconnus.

Le campement d'Angres existe depuis plus de deux ans et demi. Ce matin, les personnes qui y vivaient ont été emmenées dans des véhicules banalisés de la police aux frontières.

http://www.lavoixdunord.fr/actualite/L_info_en_continu/Artois/2009/09/08/article_angres-un-campement-de-80-migrants-d-ori.shtml



"Libé-Lille" 17/09/2009

« Détruire la jungle renforce le pouvoir des passeurs »

CALAIS

 - Raser la « jungle » pour démanteler « l'outil de travail des filières clandestines »? Et si c'était l'inverse, le résultat ? L'argumentaire anti-passeurs d'Eric Besson, ministre de l'immigration, démonté par Jean-Pierre Alaux, du Gisti, le Groupe d'information et de soutien des travailleurs immigrés. Interview.

Eric Besson explique qu'en rasant la «jungle», il lutte contre les passeurs.

C'est exactement le contraire. Chaque fois qu'on rend plus difficile la poursuite du voyage, qu'on offre une liberté de circulation proche de zéro, outre qu'on porte atteinte à la Convention de Genève(1), on renvoie les exilés à des spécialistes du cheminement. Détruire la «jungle» renforce le pouvoir des passeurs. On les rend indispensables.

Comment ça ?

C'est la logique de Chicago, de la prohibition. Les gens ont absolument besoin de franchir les frontières, même si elles sont fermées. Du coup, il y a un marché. Les voyous essaient de s'en emparer. Les migrants, eux, essaient de voyager moins cher, de se rendre indépendants des mafias. Je reviens d'une mission pour Migreurop au Maroc. Les gens apprennent à nager, s'organisent entre compatriotes, pour des prix honnêtes, sans rançonner les familles, une forme d'artisanat. Mais plus les gens sont fragiles, plus on crée les conditions de la prospérité des mafias.

A Angres, les bénévoles racontent que les migrants ont tenté cette émancipation.

La semaine dernière, des migrants vietnamiens d'Angres, attaqués par des passeurs qui les rackettaient, se sont défendus sur l'aire d'autoroute et les ont livrés à la police. Je leur conseille de demander une carte de séjour pour dénonciation de trafic d'êtres humains.

Recueilli par Haydée Sabéran



-------- Message original --------
Sujet :   [Jungles] [Fwd: [Fraternité migrants] Compte-rendu journée 8 septembre]
Date :   Wed, 09 Sep 2009 09:57:59 +0200
De :   Sylvie LION <slion@mairie-mericourt.fr>
Répondre à :   la liste des soutiens aux exilés des "jungles" <jungles@rezo.net>
Pour :   jungles@rezo.net


Bonjour,

Le compte-rendu, avec les photos, de la journée du 8 septembre (hier),
en deux étapes :
  
  1°) Destruction du camp
 http://www.politis62.org/index.php?title=Destruction_du_camp_de_migrants_d'Angres

  2°) Le camp sur la place d'Angres
 http://www.politis62.org/index.php?title=Camp_de_migrants_sur_la_place_d'Angres

Aujourd'hui, mercredi, durant la journée et la nuit prochaine, le camp
restera installé sur la place de la mairie d'Angres. Chacun(e) peut donc
passer, amener à manger ou à boire, passer une heure, papoter...

Pour échanger entre bénévoles, la proposition est de se retrouver sur
place vers 19h00.

Il y a environ 10 bénévoles qui ont dormi sur place (c'est beaucoup). Ce
pourrait être intéressant que quelques autres prennent le relai, pour la
nuit prochaine.



Pour mémoire, mon compte-rendu de visite du 25 janvier 2009

-------- Message original --------
Sujet :   Angres (Pas-de-Calais), son SDF et ses Vietnamiens : visite
Date :   Sun, 25 Jan 2009 13:29:47 +0100
De :   jean-pierre alaux <alaux@gisti.org>
Pour :   gisti-membres <gisti-membres@rezo.net>


Angres, village du département Pas-de-Calais (62143), 4 470 habitants, riverain de l'autoroute A26 entre Arras (distante de 16 km) et Calais (à 99 km à l'ouest), un château, une station-services autoroutière où de nombreux chauffeurs de poids-lourds se reposent de jour et de nuit avant de gagner Calais pour traverser la Manche à destination de la Grande-Bretagne.

A quelques centaines de mètres de la station-services, un bois de chênes assez étendu posé au milieu de champs actuellement labourés, dans les sillons desquels les socs de charrue exhument encore des balles et des chargeurs de la guerre de 1914-1918. Le bois d'Angres est parsemé de trous de bombes de la même époque où, il y a quelques mois, des exilés avaient construit des abris. Il y a plusieurs vestiges de "villages" de cabanes dans le bois. Ce seraient des Kosovars qui, sans émouvoir personne, auraient inauguré cette colonisation à la fin des années 90. Des Afghans semblent leur avoir succédé. Peut-être aussi des exilés d'autres nationalités. On se sait pas trop. Des rumeurs avaient signalé la présence récente de Vietnamiens. Faute de vérifications, les "spécialistes" avaient conclu de ces bruits qu'il ne pouvait s'agir que d'Hazaras, des Afghans d'origine mongole au profil assez asiatique, chiites dans un pays sunnite, traditionnellement opprimés, très nombreux parmi les exilés venus d'Afghanistan.

Nous sommes quatre venus de Paris, ce 24 janvier 2009. Rendez-vous a été pris vers 10h du matin à la station-services avec des militants de Terre d'errance, un collectif très actif de villageois de Norrent-Fontes et de ses environs qui soutiennent d'autres exilés. Les "leurs" sont érythréens. Ils se cachent dans un fossé à 28 kilomètres à l'ouest d'Angres, au bord de la même autoroute A26, tirant parti de l'existence, là encore, d'une station-services où s'arrêtent d'autres camions de transports internationaux. Les militants de Terre d'errance apportent des bâches, une grande tente, du fil de fer, des chaussures, des blousons et de la nourriture, du savon, du dentifrice, des brosses à dent, du papier hygiénique. D'Angres, nous rejoignent un équipier bénévole de la Croix-Rouge qui, après quelques explications sur la situation, nous quitte, et Nadine, une habitante du village, récemment arrivée de la région parisienne avec son époux.

Il a fallu un peu tirer les oreilles à la maire communiste d'Angres pour lui faire appliquer le plan "grand froid" quand, à la fin de décembre 2008, la température franchit le seuil des -10°. Elle avait peur de provoquer un "appel d'air" en offrant un abri aux exilés. Elle n'a cependant pas résisté aux pressions d'une toute petite pincée de ses administrés. La salle des fêtes a été ouverte de nuit à condition que les rares bonnes volontés du village dorment dans le site avec leurs invités. Des invités qui, pour accepter leur mise à l'abri, ont réclamé la garantie de n'être pas enfermés. Ils voulaient pouvoir sortir la nuit à l'heure où dorment les conducteurs des camions de la station-services avant de poursuivre leur route. On les assura que la porte resterait ouvrable et que leur liberté de circulation serait totale. Malgré tout, ils ne vinrent pas, probablement parce que leur "jungle" est plus proche de l'autoroute que la salle des fêtes. Le seul candidat à l'usage du plan "grand froid" fut l'unique sdf d'Angres, dont il est originaire et dont nul ne se serait soucié s'il n'y avait pas eu d'exilés dans les environs. Il vint timidement s'enquérir de son droit au bénéfice de cet hébergement providentiel. Nadine, un peu étonnée, ne vit pas ce qu'on pourrait opposer à ce Français totalement négligé par ses compatriotes. Elle s'interrogea parallèlement sur l'inconvénient de son assignation personnelle dans la salle municipale en raison de la présence d'un occupant unique. Avec son époux, elle jugea plus simple de l'inviter à dormir dans sa propre maison. Ce qui fut fait. Chaque soir de la période de grand froid, le sdf vint donc frapper à la porte de Nadine de façon à pouvoir dormir dans la chambre qui lui avait été affectée. Puis, aux grands froids, se substitua une froidure ordinaire pendant laquelle il est légal de laisser dormir les sdf à la belle étoile. Le sdf d'Angres, qui sans doute n'a pas les yeux rivés sur le thermomètre et porte un jugement subjectif sur la température, a continué à frapper à la porte de Nadine après la fin de l'alerte administrative. Nadine et son époux n'ont pas trouvé d'arguments humains à opposer à l'habitude prise. Le sdf continue donc à dormir, chaque nuit, sous leur toit.

Il y a quelques jours, Nadine et son époux avaient invité des amis à venir dîner chez eux. Dans la journée précédant le repas, les invités ont décliné l'invitation par téléphone. "Tu sais..., avec ce sdf chez vous..., on préfère ne pas venir...".

Des bruits commencent à courir dans le village sur cette étrange sollicitude du couple pour ce sdf et pour ces étrangers qui se cachent dans les champs.

Des étrangers qui ne se cachent plus dans le bois où leurs prédécesseurs avaient élu "domicile". Les multiples interventions de la police dans ce bois expliquent sans doute cette délocalisation dans les ruines d'une bâtisse effrondrée, dont il ne reste rien d'autres que quelques pans de murs couchés au sol autour desquels ont poussé ronces et buissons. De loin, on ne distingue rien qu'un bosquet au milieu de champs actuellement imbibés d'eau. Le bois est à quelques centaines de mètres, comme l'autoroute dont on entend distinctement le bruit et la station-services dont on voit les installations et les camions à l'arrêt.

La boue a vite fait de décorer chaussures et bas de pantalons quand, chargés des cadeaux de Terre d'errance, nous avançons à la queue-leu-leu vers le bosquet où personne ne se montre. Il faut franchir les pans de murs effondrés pour atterrir dans une sorte de petit hameau de cabanes dissimulées dans une enceinte de buissons et de ronces. Les toits sont faits de bâches et surtout de sacs-poubelle gris, verts ou bleus. L'une des cabanes, qui sert de cuisine commune et de lieu de rangement, est ouverte sur la cour intérieure. Equipée d'un placard, un maigre feu de bois y enfume un Vietnamien d'une vingtaine d'années qui tente de réchauffer ses mains. L'un de ses compatriotes plus âgé se précipite sur un des blousons qu'on apporte et qu'il enfile dans l'urgence.

Lentement, d'autres Vietnamiens apparaissent, qui devaient sommeiller ou dormir à l'abri des deux autres cabanes. Ils sont une quinzaine. On imagine qu'ils ont entre 20 et 30 ans. La semaine dernière, ils étaient trente environ. Les occupants actuels ont des nouvelles de ceux qui sont partis. Ils sont arrivés en Angleterre.

Nous sommes tous intimidés. Eux par notre irruption dans un groupe où ils ne connaissent que Nadine. Nous par le fait de notre présence, de son indiscrétion, des craintes qu'elle pourrait susciter. Nous sommes ébahis aussi. Est-ce que ce que nous voyons est réel ? Est-il possible que ce soit vrai ? Trop de sidération encore pour que pointe un sentiment de révolte. Des Afghans, des Erythréens, des Irakiens, des Soudanais, soit... On a l'habitude. Mais des Vietnamiens ! L'extrême-Orient maintenant ! Ils remettent les pendules à l'heure dans nos têtes opportunément éberluées comme si les compteurs mentaux étaient soudain remis à zéro. Nous redécouvrons le monde tel qu'il est avec un regard neuf qui permet de comprendre à nouveau tous les exilés comme une aberration évidemment rationnelle. Pas la peine de leur demander pourquoi ils sont là. Ils y sont. Qu'importent les raisons précises. Comment peuvent-ils y être dans de telles conditions ? Des dizaines de rats courent sous les ronces. Eux sont soignés, propres, dignes, accueillants, organisés, frigorifiés. Deux ou trois parlent un peu l'allemand. Ils ont érigé un petit autel décoré de muguet et de roses rouges en plastique. Tout est classé, rangé, entretenu. Les brosses à dents tiennent à de petits crochets piqués dans les charpentes. Leurs sacs à dos attendent les départs sur les étagères d'un placard blanc. Fonctionnel et pensé. Une jeune femme

 - 20-25 ans

 - apparaît. Elle parle anglais. Elle est souriante. Elle a de l'humour. Elle permet de détendre l'ambiance. Non, aucun ne souhaite rester en France. Quand nous disons "good luck for England", tout va mieux puisqu'on peut rigoler ensemble. Ce sont des jeunes qui ont manifestement fait, pour la plupart, des études, qui doivent être d'origine urbaine, qui ne sont pas parmi les plus pauvres de leur pays. Ils hésitent, font chauffer de l'eau et, tasse après tasse, nous tendent du café au lait très sucré. "Vietnamese coffee". Est-ce que la grande tente leur est utile ? Ah ben tu parles ! Mais où la planterais-tu, demandent les hommes par signes à Jérémy dans lequel ils reconnaissent l'expert. Ils tombent d'accord sur l'idée de déplacer la cabane d'à côté de la cuisine pour l'installer à sa place.

Il va falloir les quitter. On se serre la main. On renouvelle les "good luck" en montrant l'autoroute. Ils remercient pour tout. Chacun de nous reçoit sont un paquet de 20 grammes de "vietnamese coffee" Vinacafé lyophilisé. Il est fabriqué dans la province de Dong Nai, au sud-est du Vietnam. Le site publicitaire de la marque est tout ce qu'il y a de plus moderne (http://www.vinacafebienhoa.com).

lundi 21 septembre 2009.

Faire connaître cet article
FAIRE UNE RECHERCHE sur les mots-clefs associés à cet article :
cliquer sur le mot-clef pour retrouver les articles ayant le même mot-clef
À L'AGENDA de RESF / LA VIE DU RÉSEAU / Témoignages, textes, humeurs..
Derniers articles parus :
FIL RSS   liste actusWWW
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0