accueil RESF
DON au RESF

Montpellier journal : Le gouvernement veut-il vraiment aider les Afghans de Calais ?

Accueil > ACTUS générales > Dans les médias d’ici ...

Montpellier journal : Le gouvernement veut-il vraiment aider les Afghans de Calais ?

 

Sur les 276 migrants interpellés lors de l’évacuation de la “jungle” par les forces de police, 19 sont toujours à Nîmes. Montpellier journal a passé une journée avec eux. Ils racontent leurs parcours. Aujourd’hui, ils espèrent obtenir l’asile mais la Cimade dénonce “l’acharnement de la préfecture” à leur encontre.

À "La fraternité", samedi 10 octobre 2009 (photo : Mj)Ils étaient à Calais, la pointe nord de la France et, par la volonté d’un ministre, ils ont été conduits, de force, 1000 km plus bas. Suite à la décision d’Éric Besson, ministre de l’immigration, la “jungle” de Calais est évacuée le 22 septembre. 276 étrangers “en situation irrégulière” sont interpellés. Le jour même, 40 d’entre eux, réfugiés afghans, sont transférés, après une quinzaine d’heures de car, au centre de rétention administrative de Nîmes où ils sont arrivés le lendemain. Comme s’ils étaient des délinquants : menottés et avec un fonctionnaire de police pour chaque personne. Uriner avec les menottes. Et pour le “gros besoin” ? “Non, non, patientez.” Nawid (1) raconte : “Je ne pensais pas qu’en France - on parle de la France, la France, l’humanité, les droits de l’homme, etc. - on pouvait traiter les gens comme des chiens. [...] Le jour où ils m’ont pris, c’était l’Aïd, après le ramadan [c'était le 20, deux jours avant en fait]. Chez nous, ce jour-là, on libère les prisonniers pour qu’ils soient avec leur famille. En France, ils nous ont emprisonné le jour de notre grande fête. Comme des chiens. Je n’ai vu aucune personne traitée comme un être humain.” (2)

La menace des talibans
Malgré cela, ils disent souvent que la France est le pays où ils ont été le mieux traités. Ou le moins mal. Il faut dire qu’ils en ont vu des pays. D’abord il y a la situation en Afghanistan. Ils racontent qu’ils avaient le choix entre partir ou mourir. La menace qui revient souvent, ce sont les talibans. Khazan est journaliste. Il publiait des textes d’étudiantes, il voulait “aider les gens simples, rendre service”. Mais selon lui, pour les talibans, “écrire dans un journal, c’est pire que d’aller à l’école”. Alors ils l’ont menacé : “On va t’enterrer vivant, on va étrangler les filles avec des lacets de chaussures.” Ils sont venus dans sa maison et ont dit à sa mère : “Votre fils, on ne le laissera pas vivant.”

Fahrid, lui, avait les cheveux trop longs. À la tombée de la nuit, armés de mitraillettes, les talibans lui ont rasé la tête par trois fois. Et ont fini par lui dire : “Rejoins-nous et on ne t’embêtera plus. Si tu ne viens pas, on va te prendre de force.” Il y aussi Jawed qui voulait se marier. Mais la famille de celle qu’il aimait n’a pas voulu. Ils sont partis pour se marier ailleurs. Quand ils sont revenus, sa femme est morte brûlée vive. Selon sa famille, elle se serait suicidée. Fahrid pense que ce sont les frères de sa femme qui l’ont tuée. Ils l’ont menacé et il a dû fuir. Pour ne pas mourir.

Le calvaire commence
Partir. Prendre contact avec un passeur. Rassembler environ 15 000 €. La famille vend ses biens, s’endette. Et le calvaire commence. L’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie puis la France. Certains mettent parfois 8 mois pour parvenir à destination. Car les retours en arrière sont nombreux. Fahrid, 22 ans se souvient qu’on lui a demandé de se mettre debout dans un camion pour mieux tasser les personnes avant de leur dire de s’asseoir. Comme ils pouvaient. Il a voyagé comme ça, pendant deux fois 24 heures, sans boire, sans manger. Il a passé aussi un mois et demi dans une cave à Istanbul. Puis à 21 personnes dans une voiture à peine plus grande qu’une Kangoo (il montre une voiture garée). Et la prison aussi en Turquie, en Iran, en Grèce. Au total au moins 55 jours. En Iran, il y a passé 21 jours avec comme seule pitance, du pain et de l’eau, deux fois par jour. Certains sont aussi pris en otage en Iran, on demande une rançon à leurs familles, on les mutile parfois.

Puis il y a la traversée d’environ 10h d’Izmir jusqu’en Grèce, en Zodiac. Nawid raconte que les passeurs lui avaient dit : “Dès que vous arriverez en Grèce, vous verrez les maisons toutes blanches et la verdure. Il y a des gens qui ont besoin de vous. Ils se bagarrent pour vous. Vous gagnerez 80 000 roupies par mois [environ 1000 €]. J’ai commencé à rêver : 80 000 roupies ? Ce sera trop pour moi, j’en donnerai à ma famille. Et aussi aux pauvres.” Puis la côte est arrivée : “On cherchait les maisons blanches et la verdure. On est tombé sur des gros policiers qui nous ont menottés et nous ont parlé comme des chiens.” Nawid a eu le bras amoché par les policiers. On prend leurs empreintes et ils ont quelques jours pour quitter le pays. Il a dormi dans une chambre, entassés à 25. Et le lendemain on leur a demandé 6 € pour la nuit ! Pendant la traversée, certains tombent sur les policiers grecs. Armés de baïonnettes, ils crèvent le Zodiac. Celui de Nawid n’a eu que trois trous et ils ont pu gagner la côte.

Ils sont tout le temps mouillés
Évidemment ils ne rentrent pas chez eux. Ils continuent. Et quand ils arrivent à Calais, la galère continue. Les policiers qui font des rafles en permanence. Nawid raconte l’histoire d’un réfugié qui s’est fait prendre 3 fois dans la même journée. Dans la “jungle”, il n’y a pas d’électricité, ils doivent parfois se laver dans les eaux polluées par une cimenterie voisine qui leur brûle la peau. II y a la pluie. Ils sont tout le temps mouillés. Pour manger il faut faire deux heures de marche aller et retour. La “jungle” est à l’écart, “pour ne pas être une charge pour la population des villes”. Mais pourquoi Calais ? “On va où tout le monde se réunit.”

Nawid résume : “Chez moi, je mangeais 3 fois par jour. Ici, il faut se casser la tête et le bras pour avoir deux repas. Là on a compris que l’Europe est beaucoup plus pauvre que chez nous.” Alors, un jour, Nawid appelle son passeur en Afghanistan : “J’ai une vie de merde ici. Je suis devenu mendiant. Je demande de l’argent à tout le monde, je ne sais pas où dormir.” Et aussi son frère qui lui dit : “Tu fais comme tu veux mais tu ne rentres pas. Si tu retournes ici, on n’a plus rien.” Il plaisante même : “Je suis venu de chez moi en bonne santé. Et maintenant, si je rentre ce sera avec un bras amoché et des problèmes de reins !” Il conclut : “Si j’avais su toutes les difficultés, j’aurais accepté que les Talibans me pendent. Et j’aurais mis moi-même la corde autour de mon cou.”

Aide des bénévoles
Le réfectoire à la paroisse de "La fraternité" (photo : Mj)Alors Nîmes, maintenant c’est forcément beaucoup mieux. Car la justice les a libérés. Notamment pour des vices de forme dans la procédure. Bien sûr ils ne sont logés que sur des lits de camps et mangent sous une tente qui fait office de réfectoire. Mais ils ont un toit, des sanitaires. Des soins leur sont prodigués par un médecin. Un coiffeur est même venu leur couper les cheveux. Les bénévoles se relaient pour leur venir en aide et confectionner les repas à tour de rôle. La communauté afghane de la région est très présente. Mais ils doivent encore bouger car leur présence n’est pas sans perturber la vie de la paroisse protestante de “La fraternité”. Le soir, ils seront donc répartis sur deux nouveaux lieux qu’ils devront rejoindre vers 20h. La précarité et l’errance toujours.

Et puis il y a surtout l’avenir. La demande d’asile. Des salariés de la Cimade qui travaillent la semaine dans les Centres de rétention, sont présents bénévolement le week-end pour préparer les dossiers. Et ça prend beaucoup de temps. Il faut donner un maximum de détails. Mais pour ça, la culture afghane aide. Car là-bas, on ne connaît pas la synthèse ou le résumé. La réponse à une seule question peut prendre plusieurs heures. Et puis comment demander à ces gens d’aller plus vite pour raconter les horreurs qu’ils ont vécues ?

Plusieurs réunions avec des militants
Du côté de l’État, c’est le flou. Éric Besson, le ministre de l’immigration, de l’intégration et - ne l’oublions pas - de l’identité nationale, semblait vouloir donner une image compatissante pour ces victimes des passeurs. Mais à l’en croire, “leur obsession c’est, par exemple, de passer en Angleterre. Donc, ils ne veulent pas des solutions d’hébergement que nous leur proposons. Ils veulent dormir à proximité du port de Calais pour pouvoir essayer de passer clandestinement ; et c’est ça que nous refusons.” (RTL, 22/09) Ils sont sans doute nombreux dans ce cas. Parce qu’ils ont de la famille là-bas mais aussi parce qu’ils pensent que ce sera plus facile d’y demander l’asile. Ainsi, sur les 40 qui ont été transférés arbitrairement à Nîmes, seuls 19 ont décidé de rester et de tenter le coup de la demande d’asile ici. Et encore, après plusieurs heures de réunion avec des militants de la Cimade et des Afghans de la région qui ont tenté de les convaincre que c’était la moins mauvaise solution pour eux. Les autres sont repartis. Sans doute tenter leur chance près de Calais.

Reste à savoir si l’État va leur permettre de faire leur demande dans les meilleures conditions. La Cimade aimerait que cela se fasse par la procédure “normale”. Elle leur donne 21 jours pour faire leur demande. Mais aussi des droits en contre partie : un titre de séjour et des droits sociaux (hébergement, allocation,…) et cela, dès le début de la demande. À la préfecture du Gard, on précisait, lundi : “Ils seront reçus en préfecture dans la semaine pour avoir un entretien. A priori, ce seront des procédures prioritaires mais en fait c’est du cas par cas. La décision de procédure ne sera prise qu’en fonction de l’étude du dossier.”

Statistiques d’admission très différentes
Qu’est-ce que la procédure dite “prioritaire” ? C’est une procédure qui laisse moins de temps pour constituer la demande (15 jours au lieu de 21 jours) et qui ne donne pas accès à un titre de séjour et aux droits sociaux. Et surtout les statistiques d’admission sont très différentes : environ 2 % contre 30 % pour la procédure “normale”, selon la Cimade. Selon France terre d’asile, ce taux monterait même à 60 % en cas d’hébergement en centre d’accueil (3). Montpellier journal a donc demandé à la préfecture du Gard, selon quels critères serait choisie la procédure. Nous n’avons, pour l’instant, obtenu aucune réponse. Idem pour la préfecture de région dont le préfet, Claude Baland, disait en début d’année vouloir être “loyal” avec les sans-papiers.

photo : MjIl semblerait que la procédure prioritaire soit justifiée par l’État par le fait que les demandeurs font l’objet d’un arrêté de reconduite à la frontière. Et que leur demande d’asile ne viserait qu’à gagner du temps. Problème, cet arrêté s’il est, pour l’instant, juridiquement valide est contestable au moins moralement et peut-être, à plus long terme, juridiquement. En effet, l’interprète commis lors de l’audience au tribunal administratif qui a prononcé l’arrêté de reconduite, parlait très mal le pachtou, la langue des migrants ! Selon Jean-Paul Nuñez de la Cimade, il aurait même été récusé par la cours d’appel lors de la procédure relative au Juge de la liberté et de la détention. De plus, on peut douter qu’avant leur accueil à “La fraternité”, ces migrants ont disposé de toutes les informations nécessaires pour étudier calmement les possibilités et choisir la meilleure. Enfin, on ne voit pas trop comment on pourrait justifier de renvoyer ces personnes en Afghanistan alors que ce pays est en guerre et que la situation ne semble pas vraiment s’améliorer.

Scandalisé par l’attitude de l’État, Jean-Paul Nuñez dénonce un “acharnement de la préfecture”. D’abord il demande que le rendez-vous soit envoyé par écrit aux Afghans. Ensuite, selon lui, “le préfet ne veut pas entendre que ces gens fassent enfin une demande normale. Il y a tout qui est fait pour qu’en gros, ils disparaissent dans la nature et qu’ils reviennent vers les passeurs et l’exploitation en Angleterre ou ailleurs.” Cela ne semble pas entamer la détermination des militants. Bien au contraire puisqu’ils ont déjà prévu “une grande soirée de soutien aux Afghans de Nîmes”, le 20 octobre à 18h30, à l’auditorium du conseil général du Gard.

► Lire aussi :

Contacts :

Vous pouvez soutenir Montpellier journal et…

soutenir2

________________
(1) Les prénoms ont été changés.
(2) Des bénévoles de la communauté afghane de la région et une jeune fille qui s’est rendue en Afghanistan pour une ONG, nous ont traduit leurs propos. Qu’ils soient remerciés pour leur patience. Merci aussi à celle qui m’a conduit à Nîmes et qui se reconnaîtra.
(3) “L’accès aux centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) constitue également un élément essentiel de la procédure d’asile comme vient de le reconnaître le rapport d’activités de la Cour nationale du droit d’asile. Les demandeurs d’asile y bénéficient d’un accompagnement juridique et social qui leur offre des chances supplémentaires de se voir reconnaître la protection de la France. Par exemple, en 2007, le taux de reconnaissance des personnes hébergées par France terre d’asile était de 60,68 % alors que le taux global d’admission était de 29,9 %.” (Les pays d’origine sûrs et la procédure prioritaire : des notions remettant en cause l’effectivité du droit d’asile en France)

mercredi 14 octobre 2009.

Faire connaître cet article
FAIRE UNE RECHERCHE sur les mots-clefs associés à cet article :
cliquer sur le mot-clef pour retrouver les articles ayant le même mot-clef
À L'AGENDA de ACTUS générales / Dans les médias d'ici
Derniers articles parus :
FIL RSS   liste actusWWW
Liens :
Tous les liens utiles
SPIP | squelette | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0