Lettre ouverte à MONSIEUR GERAULT PREFET DU RHONE
Ce dimanche 29 novembre 2009
Monsieur le préfet,
Je ne viens pas vous demander quoi que ce soit ; une fois n’est pas coutume.
Juste vous faire partager l’anniversaire de Gayané ;
Elle a deux ans aujourd’hui, de grands yeux ouverts sur ce monde ;
La capacité à s’émerveiller des petites découvertes du quotidien l’odeur d’une fleur, le ballon qui s’envole, le tour de manége qu’elle partage avec un autre enfant…
La capacité à aimer, à donner son affection et à demander celle des personnes qu’elle côtoie.
Mais elle a aussi une immense fragilité, un regard qui se noie, une angoisse qui monte par moment de manière inattendue.
Et chacun alors se sent désarmé, les mains vides devant une souffrance muette mais tellement présente.
Sa maman a tenté il y a quelques jours de vous faire part de cette fragilité ; elle a cru que vous pourriez être sensible à cette attente d’une petite fille qui ne demande pas grand chose : seulement la présence de son père et de sa mère à ses cotés dans un pays où ils ne risquent pas leur vie.
Vous n’avez pas voulu entendre ; vos préoccupations ne sont pas à hauteur de regard d’enfant.
Vous êtes trop grand, trop haut.
Vous avez maintenu l’ordre d’expulser Sergey M.
Malgré tout ceux, et je sais qu’ils ont été nombreux qui vous ont demandé un geste d’humanité.
Cela aurait été un beau cadeau pour Gayané et cela n’aurait pas mis en danger notre pays, ni notre identité nationale.
Sergey et Susanna auraient beaucoup à nous apporter si seulement nous acceptions de les recevoir, de les entendre et de donner accueil à leur souffrance, de donner asile à la cellule familiale qu’ils ont construite dans l’adversité.
Gayané a été dans leur vie un geste d’espoir, une capacité à croire que rien n’est perdu et ils ont cru trouver dans ce pays un lieu pour vivre en paix.
De cela nous aurions pu être fiers en les accueillant mais nous sommes devenus un pays fermé sur lui même.
Un pays qui ne sait que se méfier de tout ce qui lui vient d’ailleurs sans savoir en recevoir les richesses.
Un pays qui fait peser sur des hommes, des femmes tout le poids de leur histoire tourmentée sans leur donner une chance de vivre en paix.
Notre monde est gravement perturbé du nord au sud, de l’est à l’ouest, il est traversé par des gens qui cherchent désespérément un endroit ou se poser.
A ces souffrances la France et l’Europe ont choisi de répondre par des murs que certains veulent infranchissables.
Fort de ces choix vous avez fait expulser Sergey ; vous ne lui avez pas même laissé la possibilité de tenter de s’y opposer ;
Pieds et poings liés, bâillonné sa parole ne risquait pas de gêner quiconque.
Nombreux sont ceux qui ont alors attendu dans l’angoisse ce qui lui arriverait à son arrivée dans un pays qu’il a fui parce qu’il se savait menacé.
Oui nous avons été très nombreux à partager l’angoisse et la douleur de sa femme, la peur de sa toute petite fille perdue dans une telle histoire.
Je ne vous donnerai pas de nouvelles, comment cela pourrait-il vous intêresser ?
Pourtant je n’ai pas résisté à vous faire partager l’anniversaire de Gayané.
Elle poursuit sa route avec sa maman en quête d’un lieu où vivre en paix, avec la blessure quotidienne de l’absence de celui que vous avez fait expulser et pour lequel l’inquiétude est immense.
Quand j’étais enfant, j’ai connu aussi des enfants aux vies bouleversées par la folie des gens de pouvoir.
Quand j’étais enfant, j’ai entendu, chez moi car dehors c’était interdit, un homme chanter :
« Messieurs qu’on nomme grands je vous fais une lettre que vous lirez peut être… » Aujourd’hui, c’est à vous que j’écris, mais bien aussi à travers vous à bien d’autres « qu’on nomme grands ».
A mes yeux rien ne sera jamais plus grand qu’un regard d’enfant.
Il porte le monde, sa souffrance et aussi son espoir.
…il porte ce qui me reste de confiance en l’avenir grâce à Gayané et à tant d’autres qui ne seront jamais « grands » de cette façon mais que le sont tellement plus.
Monsieur le préfet, je vous souhaite un joyeux dimanche !
Denise Bergeron