
À Monsempron-Libos, Khadija a refait sa vie depuis un an et demi. Sans papiers
C'est Khadija qui ouvre la porte. Des pantoufles rose bonbon aux pieds, un beau sourire, la main sur son ventre rond. Elle vit chez son compagnon Philippe Ackermann, à Monsempron-Libos. Il y a leurs deux noms écrits sur la boîte aux lettres. Marocaine, enceinte de quatre mois et demi, la jeune femme de 26 ans est sous la menace d'un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière. Saisi il y a dix jours, le tribunal administratif de Bordeaux n'y a rien trouvé à redire.
Tout s'est précipité fin février. Le mardi 23, il est 7 heures, trois gendarmes flanqués d'un inspecteur de l'Ursaaf frappent à la porte de leur domicile. C'est une perquisition, menée au saut du lit dans le cadre d'une présumée affaire de travail illégal. Philippe Ackermann, 41 ans, est le responsable d'exploitation d'une société de gardiennage. L'un des trois gendarmes s'enquiert de la situation de Khadija. Son visa n'est plus valable depuis mai dernier. Elle passera la journée en garde à vue à la brigade de Fumel.
Elle n'est pas « mère »
Un concours de circonstances qui trouble d'autant plus Philippe Ackermann qu'il a été perquisitionné avant même son patron. « Dites-nous tout ce que vous savez, on va faire en sorte qu'elle ne soit pas amenée au centre de rétention », se serait-il entendu dire. « C'est comme si Khadija était devenue une monnaie d'échange. »
Elle rentre à la maison mais l'arrêté de reconduite à la frontière ne lui est pas moins notifié, le jour même, par Bernard Schmeltz, le nouveau préfet du Lot-et-Garonne. Philippe Ackermann va aux renseignements, appelle en catastrophe l'avocat agenais Laurent Bruneau. Le jeudi 25, celui-ci plaide la situation de Khadija devant le tribunal. En vain. Le vendredi 26, le jugement est rendu : « À la date de l'arrêté attaqué », la jeune femme « n'est pas la mère d'un enfant » et elle « ne peut arguer disposer d'une vie privée et familiale stable et intense ».« C'est ça qui m'a le plus heurté... », souffle Philippe Ackermann.
Ils se sont rencontrés au Maroc. C'était à l'automne 2008, il se trouvait en vacances avec un ami et avait entrepris de rentrer seul en car. « Trente-six heures de route jusqu'à Bordeaux, on m'a dit que c'était l'aventure... » Bagages sous les bras, elle s'en allait en Belgique, avec l'idée de faire jouer l'équivalence de son diplôme d'infirmière. Elle voulait changer de vie. Mariée depuis ses 21 ans avec un Français installé au Maroc, Khadija avait engagé une procédure de divorce. Depuis, en l'absence de la jeune femme, elle n'a pu aboutir.
Se cacher ?
Ce jour-là, à la première pause du chauffeur, avant Tanger, Philippe Ackermann fait mine de s'enquérir du chemin auprès d'elle : « On est où ? » Ils en rient encore. Khadija ne fera qu'une boucle de quinze jours par la Belgique avant de rallier Monsempron-Libos.. « Entre nous, c'est une histoire d'amour, c'est tout. »
Le couple attend une petite fille pour le mois de juillet. Elle s'appellera Lina. « Cacher » la jeune femme est une hypothèse envisagée d'ici à son accouchement. Mobilisées, les associations les y encouragent. « Je ne sais pas trop où », souffle son compagnon. Khadija n'en revient pas : « Je ne suis pas une criminelle. Je ne suis pas une terroriste. » À Agen, la ligue des droits de l'homme devrait lancer une pétition ce lundi. C'est la Journée de la femme qu'on célèbre aujourd'hui.