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Ziyed TLILI, par Marie COSNAY, 19 mars 2010

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Ziyed TLILI, par Marie COSNAY, 19 mars 2010

 

 

 

Marie COSNAY, auteur de Entre chagrin et néant. Audiences d’étrangers (Éditions Laurence TEPER, 2009).

 

J’étais invitée, comme de nombreux écrivains, à la semaine de la poésie de Clermont Ferrand. Je me rendais dans les écoles et collèges de la région, je rencontrais de formidables élèves et professeurs. Mercredi je devais participer, au CROUS Dolet, à une rencontre intitulée Etrange, étrangère, étrangeté. La poésie, à l’honneur cette semaine à Clermont-Ferrand, interrogeait toutes sortes de frontières, celles des genres, du monde et de soi-même. Elle convoquait les langues et les étrangetés, voyageait, se déplaçait et traçait un chemin - comme l’avaient si bien compris les étudiants et leurs professeurs.

C’est dans ce contexte-là que mercredi midi, au CROUS Dolet, nous devions, les étudiants et moi-même, évoquer le sort de ceux que les lois de plus en plus strictes privent de titres de séjour sur les territoires français et européens, ceux que l’on appelle donc des "sans papiers". Nous devions le faire à partir des témoignages que j’ai recueillis lors des audiences devant le Juge des Libertés et de la Détention à Bayonne. Ces témoignages accompagnés de réflexions (témoins subjectifs et fragmentaires) ont été réunis sous le titre Entre Chagrin et néant et publiés en mars 2009 chez Laurence Teper.

Nous devions le faire surtout à partir des témoignages des étudiants, ceux qui se bagarrent pour que leurs camarades poursuivent en France les études qu’il y ont commencées et ceux qui, démunis de titre de séjour pour un module d’enseignement raté une année, risquent l’expulsion. Ziyed Tlili est de ceux là. Après l’obtention d’un DUT il termine cette année une licence d’informatique. Il lui a manqué, l’an dernier, deux modules. La circulaire Monteil permet pourtant à un étudiant français qui accomplit, pour financer ses études, un travail salarié, d’adapter le rythme de son parcours à sa situation. A un étudiant français….

Si les étudiants et leurs professeurs avaient si bien compris qu’il est des chemins et des lieux sans frontières, ils étaient les seuls : Ziyed, qui devait nous rejoindre mercredi 17 mars au CROUS Dolet fut arrêté la veille, placé en garde à vue et conduit au Centre de Rétention de Lyon, après qu’on essaya, pensant qu’il possédait un passeport, de lui trouver le jour même un bateau au départ de Sète. Nous sommes dans l’entre-deux tours des élections régionales. Nous sommes à la veille de ce jour où nous devions publiquement, cela fut annoncé publiquement, au CROUS de Clermont Ferrand, évoquer avec Ziyed et ses camarades la difficulté d’être et d’étudier « sans papiers ».

Le mardi 16 mars, un coup de téléphone avertissait Ziyed d’un rendez-vous destiné à « l’aider ». Il se rendait sur le lieu du rendez-vous. Trois policiers en civil l’arrêtaient. Au commissariat, il découvrit, épinglées au mur, plusieurs photos de lui. On lui avait tendu un piège.

La rétention de Ziyed Tlili a été prolongée de quinze jours ce jeudi 18 mars devant le JLD. Au Centre de rétention, livres, stylos et cahiers (les stylos sont jugés dangereux, le désespoir peut pousser en effet les retenus à les retourner contre eux) sont interdits.

Je suis rentrée à Bayonne et l’absence scandaleuse de Ziyed parmi ses camarades étudiants à l’université de Clermont Ferrand m’obsède. Une vie est arrêtée là, fermée dans un camp d’internement pour étrangers, loin de ses camarades, de ses professeurs et de ses études.

Dans le contexte de la semaine de la poésie, l’absence de Ziyed à l’université de Clermont Ferrand, consécutive à notre projet de rencontre au CROUS Dolet, rend absurde et triste le souci pourtant si enthousiaste que nous avons eu, organisateurs et poètes invités, à interroger devant des étudiants ce que sont les déplacements des genres, des mots, des corps, les glissements de sens, les métamorphoses, le travail incessant et les trajets sans fin – tout ce que l’on s’est plu, pendant cette semaine, à dire poésie. Comment supporter de voir se clore, à l’endroit même où l’on dit tous les chemins possibles, celui de l’un d’entre nous ?

Comment accompagner d’une part enfants et adolescents à la recherche d’une voix et voie singulières (c’est bien ce que nous avons modestement tenté de faire en allant dans les classes) et assister impassible, au même moment, à l’affirmation spectaculaire et brutale du fait qu’il n’y a pas de voie singulière d’étude ?

Comment imaginer que l’on puisse mesurer à l’obtention d’une telle quantité de modules la qualité d’une recherche et d’un travail mené ? Comment ne pas voir que trajet de vie et trajet d’étude sont intimement liés ? Et qu’ils sont, bien heureusement, singuliers ? Que si l’on veut rester en veille, il faut que le trajet d’étude se poursuive longtemps, longtemps après que x modules ont été obtenus…

Comment supporter que l’université ne soit pas souveraine quand il s’agit de juger des compétences d’un étudiant ? Qu’elle ne parvienne pas à imposer que reste en France l’étudiant à qui elle a permis pourtant de poursuivre ses études ? Comment supporter que l’Etat, en la personne du préfet, s’en mêle ? Que la police s’en mêle ?

Marie Cosnay

 

 
 

vendredi 19 mars 2010.

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