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ArcInfo (Suisse) : « Au début, j’avais peur que la police vienne me chercher »

 
Léon Kivanga a vécu à Neuchâtel dans l’illégalité pendant près de trois ans. Aucune entreprise ne pouvait l’engager comme apprenti car il ne détenait pas de papier. Son cauchemar a pris fin il y a trois semaines. En marge des initiatives prises dans certaines villes romandes et du débat actuel aux chambres fédérales, il répond à nos questions.
 
LÉON KIVANGA
LÉON KIVANGA Ce jeune Angolais, sans-papiers pendant presque trois ans, n'a jamais perdu espoir de pouvoir un jour décrocher une place d'apprentissage. (RICHARD LEUENBERGER)

Comment êtes-vous arrivé en Suisse?

Grâce à ma mère, qui a vendu tous ses objets de valeur, j'ai pu quitter l'Angola avec un visa Schengen. Nous sommes en été 2007, j'ai 17 ans. Depuis l'Italie, un passeur à qui j'ai versé 500 dollars m'a conduit jusqu'à Neuchâtel. C'était le seul nom que je connaissais en Suisse car mon père y avait refait sa vie avec une Suissesse. Le passeur m'a laissé sans me rendre mon passeport.

Quelle formation aviez-vous?

Après l'école obligatoire en Angola, l'argent manquait pour continuer à étudier. Mon oncle a accepté de me prendre dans son garage pour apprendre le métier de carrossier.

Avez-vous été scolarisé en Suisse sans difficulté?

Grâce à l'aide d'une église évangélique, j'ai pu entrer, dès l'automne 2007, au Centre professionnel du littoral neuchâtelois (CPLN), et j'ai rencontré Pascal Helle, enseignant de la classe «Jeunes en transit» (JET). Après trois jours de tests de niveau, ils m'ont accepté dans cette classe. En français, je me débrouillais car j'ai tout de suite beaucoup lu les journaux. Ensuite, la situation s'est compliquée.

Les autorités étaient-elles informées de votre présence?

La commune de Neuchâtel ignorait que j'existais. Mon père avait demandé des papiers pour moi, mais il avait négligé l'envoi de certains documents. Alors, pendant les vacances scolaires d'octobre 2007, j'ai reçu une lettre m'ordonnant de quitter le territoire dans les quinze jours. J'ai paniqué.

Pourquoi votre situation illégale a-t-elle perduré?

Un avocat s'est chargé de recourir contre la décision de renvoi. Mais la procédure a duré très longtemps. Personne n'a vraiment compris pourquoi.

Quelles ont été les conséquences directes?

Je ne pouvais pas signer de contrat d'apprentissage. Le CPLN m'a permis de faire de nombreux stages d'une semaine en entreprise, pour savoir quel métier exercer. Avec la classe JET, j'ai aussi pu travaillé deux jours et demi par semaine, pendant un an, à la voirie de Peseux. A chaque fois, les employeurs étaient très satisfaits et souhaitaient m'engager, mais avec mon statut illégal ça bloquait tout. Cela me choquait car ceux qui avaient des papiers ne trouvaient pas d'apprentissage.

Les autres élèves connaissaient-ils votre statut?

Au début, je ne voulais pas en parler. Personne ne vivait la même situation que moi. Mais après, j'ai décidé qu'ils avaient le droit de savoir. Finalement, ils m'ont beaucoup soutenu. Ils m'ont même proposé d'aller manifester devant le bureau du Service des migrations.

Comment avez-vous vécu cette période?

Cette situation a duré plus de deux ans. Au début, j'avais très peur que la police vienne me chercher. Je ne possédais qu'une carte d'étudiant. Chaque fois que je voyais des gens en uniforme ou que j'entendais une ambulance, je pensais que c'était la police. Cela m'a permis de me rapprocher de mon père que je n'avais pas revu depuis l'âge de 5 ans. Mais l'impossibilité de signer un contrat d'apprentissage me révoltait. Je ne voulais plus sortir. Ensuite, j'ai fini par accepter la situation, mais c'était dur. J'ai changé mon regard.

Où puisiez vous la force de vivre ici sans statut légal?

Ma famille et l'Eglise ont été mes seuls appuis. J'ai beaucoup prié. Le CPLN m'a aussi fait confiance en acceptant de me garder plus longtemps dans sa classe JET. Le football m'a aussi aidé. Au début, je n'osais pas jouer dans un club à cause de ma situation, mais finalement, le club de Coffrane m'a repéré. Je m'y suis inscrit et je me suis fait de bons copains.

Comment cela s'est-il passé ensuite?

Il y a trois semaines, j'ai signé un contrat d'apprentissage. J'ai accompli un stage cette année, en février, comme constructeur métallique. Cela m'a plu, et ils ont voulu m'engager. En novembre 2009, les autorités avaient enfin accepté ma demande de permis. J'ai eu rendez-vous, le 24 février à 11 heures pour signer le contrat, avec une attestation de séjour provisoire. A 9 heures et demie, mon permis B est arrivé dans la boîte aux lettres. C'était une belle surprise, une joie immense!

Qu'avez vous appris de tout cela?

Je suis convaincu qu'il ne faut jamais perdre espoir, et je témoigne de la reconnaissance à tous ceux qui m'ont soutenu. /YBA

YANNICK BARILLON

 

Dernière mise à jour : 20.03.10 | 07:29

 

Moins d'un cas par année dans le canton de Neuchâtel

Combien de jeunes, dans le canton de Neuchâtel, voient-ils leur rêve d'apprentissage brisé à cause de leur statut illégal? La clandestinité empêche de le quantifier. Mais toutes les personnes concernées de près par cette problématique ont concédé que leur nombre ne dépassait pas une dizaine.

Pour Thomas Facchinetti, chef du Service de la cohésion multiculturelle, «le problème est plus marqué à Genève ou Lausanne, villes qui drainent des populations plus nombreuses». Les autorités communales ont d'ailleurs décidé d'engager des apprentis sans papier. Les cas ont aussi diminué depuis que le statut de saisonnier a été supprimé en 2002. Du côté du Service cantonal des migrations, Serge Gamma confirme que «les cas sont très rares, moins d'un par année».

Le canton de Neuchâtel est pourtant «très sensible à la question des jeunes sans papiers depuis longtemps», souligne Katia Sartori, cheffe de l'Office des apprentissages. «Ils ont droit à la scolarisation, dès l'école obligatoire, depuis le célèbre arrêté du Conseiller d'Etat, Jean Cavadini de 1989. En revanche, on n'entre pas en matière quand la formation requiert la signature d'un contrat d'apprentissage». La loi impose cette situation, les entreprises pouvant être punies sévèrement pour travail au noir.

Pour ces jeunes, la seule possibilité d'apprendre un métier passe par une formation à plein-temps en école des métiers. Or, beaucoup de professions ne s'apprennent qu'en formation duale, c'est-à-dire en entreprise et en école. C'est le cas notamment des employés de commerce, des cuisiniers et des coiffeurs, précise Jérôme Amez-Droz, secrétaire général du Centre professionnel du littoral neuchâtelois (CPLN). «Une impasse», pour le conseiller national socialiste Jacques-André Maire. Il relève toutefois un «signe encourageant» avec les motions adoptées dans ce sens au Conseil national, au début du mois. Les Villes du canton discuteront l'éventuel engagement de jeunes sans-papiers ces prochaines semaines. A La Chaux-de-Fonds, le conseiller communal Didier Barberat préconise «une coordination des efforts». Les partis de gauche militent en faveur d'un droit à l'apprentissage. Le Grand Conseil étudiera la question prochainement.

Le Conseil d'Etat ne s'est pas encore prononcé, mais le résultat d'un avis juridique a conclu à la violation de la loi sur les étrangers et le travail au noir» explique le Conseiller d'Etat Frédéric Hainard, chef du Département de l'économie. Pour lui, ce problème «diffère fondamentalement de la question résolue avec brio par Jean Cavadini» sur le droit à la scolarisation. /yba

Les jeunes sans statut légal ont le droit d'être scolarisés dans le canton de Neuchâtel, mais pas de devenir apprentis

Certains députés qualifient cette situation d'absurde ou d'hypocrite. Pourtant, former un apprenti sans papier viole actuellement la loi fédérale sur les étrangers, ainsi que celle sur le travail au noir. Les Villes de Neuchâtel et de La Chaux-de-fonds discuteront ces prochaines semaines pour savoir si elles suivront les initiatives de Lausanne et Genève d'engager des jeunes apprentis en situation illégale. /yba

 

samedi 20 mars 2010.

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