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Investig’action / Sommet UE/Maroc : construire des résistances et des alternatives à un projet d’inspiration coloniale

 
par Lucile Daumas   
Le sommet UE/Maroc, tenu le 8 mars 2010 à Grenade (Espagne) n’est qu’une étape dans ce que l’on appelle le « Partenariat euro-méditerranéen », devenu Union pour la Méditerranée, après la célébration sans grand succès du 10ème anniversaire du processus, lancé à Barcelone en 1995, entre l’Union européenne et les pays des rives Sud et Est de la Méditerranée.
 
 

Cette Union a non seulement une dimension économique et commerciale mais aussi une dimension politique et culturelle. Officiellement, il s’agit de créer une zone de paix et de stabilité, de prospérité partagée et de dialogue entre les peuples.

C’est dans ce contexte que le Maroc a été gratifié, à partir d’octobre 2008, d’un « statut avancé » aux contours juridiques nébuleux, mais qui affiche une volonté de plus grande intégration et de meilleurs échanges entre les deux entités.

C’est du moins la façade qui est présentée au public. La réalité est quelque peu différente.
 
Echange sans circulation

Comment croire à une volonté de meilleurs échanges entre les peuples quand les frontières continuent à se fermer chaque jour davantage ? Les ministres de l’intérieur et de l’immigration de l’Union Européenne viennent d’adopter le 25 février dernier 29 propositions rédigées par Eric Besson, ministre de l’immigration et de l’identité nationale du gouvernement français, qui visent à renforcer la militarisation des frontières européennes, faciliter les expulsions et impliquer davantage les pays du Sud dans la fermeture des frontières, empêchant toute possibilité de circuler librement entre les deux rives du détroit.

Pour ceux qui auraient quelques doutes à ce sujet, je voudrais vous raconter l’histoire de Najlae.
Najlae est une jeune marocaine, qui s’est réfugiée, lorsqu’elle a eu 14 ans, chez son frère à Montargis en France pour que son père ne puisse la marier trop jeune. Mais son frère s’est révélé une personne violente et, lassée d’être régulièrement frappée, elle est allée porter plainte à la gendarmerie de son lieu de résidence. Au lieu d’enregistrer sa plainte, les gendarmes l’ont arrêtée et, en moins de 15 heures, l’ont mise dans un avion, le visage encore tuméfié et plein de contusions, pour l’expulser vers le Maroc. Cette histoire a suscité une grande émotion en France et le Président a finalement dû annoncer qu’il autorisait son retour. Mais il y a des dizaines de Najlae qui attendent leur expulsion dans les centres de rétention ici en Espagne, et même à 12 kilomètres du territoire marocain, au centre de rétention d’Algesiras.

A quelques jours à peine du sommet qui doit réunir les ministres européens avec leurs collègues marocains, est-ce là l’image que l’on veut donner de la coopération entre les deux entités, est-ce ainsi que les gouvernements européens tiennent en considération les citoyens des pays amis ?
Disons-le clairement, s’il ne s’agit pas de dialogue entre les peuples, de quoi va-t-on parler dans ce sommet ? Clairement d’affaires, d’argent, de profits.

Le processus euro-méditerranéen s’inscrit explicitement dans le cadre des politiques libérales du « Consensus de Washington » et a pour ambition de protéger et élargir les opportunités d’affaires pour les entreprises et les investisseurs européens en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, en ouvrant les économies de leurs voisins du Sud au libre-échange et, au-delà, aux marchés mondiaux.

Certains dossiers sont gérés au niveau de toute la zone méditerranéenne (énergie, transport, sécurité, contrôle de la migration, lutte contre le terrorisme, commerce, etc.) mais la majeure partie des projets sont décidés dans le cadre des accords bilatéraux signés entre l’Union européenne dans son ensemble et chacun des pays tiers méditerranéens séparément (souligner la différence de poids des « associés » et la dissymétrie à l’heure de s’assoir à la table de négociation.). Voilà quel est le contexte du sommet de Grenade, à mi-parcours du programme indicatif Maroc 2007-2013.

 
 
Un projet européen


Il est évident depuis le début que cette association entre chaque pays de la Méditerranée méridionale et orientale pris séparément et l’entité européenne dans son ensemble, est un projet conçu, mis en œuvre et contrôlé par l’Europe. C’est « un programme de coopération proposé par l’Union européenne et les pays de la Communauté européenne à ses voisins du Sud » |1|. Et, dans le cadre de la Politique Européenne de Voisinage, c’est la même chose qui est proposée aux pays de l’Europe de l’Est (Georgia, Belarus,…). Ce qui est visé est en réalité de former autour de l’Union européenne « un cercle de pays bien gouvernés, avec lesquels l’Union Européenne puisse avoir des relations étroites, basées sur la coopération, qui se concrétise principalement avec trois objectifs : l’externalisation de la gestion des flux migratoires, le développement de toutes les réformes qui assurent un environnement favorable aux affaires et la création d’une zone de libre-échange. » |2|. L’élimination des taxes douanières sur les biens manufacturés est déjà très avancée, tandis que les négociations sur l’agriculture et la pêche s’avèrent plus difficiles.

 
1 ère priorité : sécurité de l’Union Européenne :

Creér une zone de sécurité, un sas, permettant de filtrer (ou bloquer) les flux migratoires vers l’espace européen et ses frontières. Il s’agit d’une sous-traitance de la surveillance des frontières européennes auprès des pays voisins, à l’Est comme au Sud, et on a vu, avec les morts de Ceuta et Melilla en 2007, avec la situation dans les prisons libyennes ou aux postes de frontière algériens, le peu de cas fait du respect des droits et de la sécurité des personnes. Et aussi comment les citoyens des pays du Nord de l’Afrique, en échange de la coopération de leurs gouvernements, n’ont reçu aucun traitement de faveur lorsqu’ils vont faire des queues interminables pour demander un visa distribué au compte-goutte.
Nous sommes donc loin, avec cette politique de voisinage, d’un processus d’intégration régionale, tel qu’il a été planifié lors de la création de l’Union Européenne. Loin de prévoir une extinction progressive des obstacles à la libre circulation des personnes, comme cela a été le cas en Europe, il s’agit au contraire d’élever des murs toujours plus hauts, des grilles, des visas et de mettre en place un programme de contrôle des frontières, Frontex qui va être renforcé, y compris au niveau de son budget, dans le cadre des 29 mesures proposées par le gouvernement Sarkozy.

Un autre outil de cette politique de construction de barrières et d’obstacles à la circulation des personnes, ce sont les accords de réadmission que beaucoup de pays du Sud –dont le Maroc- refusent de signer, tout au moins avec l’Union Européenne dans son ensemble, car des accords bilatéraux de ce type ont déjà été maintes fois signés. Il ne fait aucun doute que les 29 propositions et la question de la réadmission des personnes vont être présentées à « l’associé » marocain. Et il convient de souligner que cette politique migratoire pénalise tout autant les ressortissants des pays voisins (Maroc, Algérie, Tunisie) que ceux qui proviennent des pays du Sud du Sahara. Le Maroc et les autres pays d’Afrique du Nord sont transformés en pays vassaux chargés du contrôle des flux migratoires et de la répression de la circulation des personnes, tant à leurs frontières Nord qu’à leurs frontières méridionales, pour, en fin de course faire en sorte que le « Clandestino », comme l’appelle Manu Chao, retourne à son point de départ. Cette question est aujourd’hui considérée comme prioritaire, une condition préalable à la concrétisation des accords d’association.

C’est ainsi que le Maroc s’est transformé en impasse pour un bon nombre de ressortissants subsahariens qui y vivent dans une situation de grande précarité car il n’existe aucune procédure de régularisation de leur séjour dans ce pays, pas même pour les réfugiés reconnus comme tels par le bureau du Haut Commissariat aux Réfugiés installé à Rabat à la demande de l’Union Européenne pour filtrer les demandes d’asiles sur le territoire européen.

 
2ème priorité : poursuite des réformes permettant la libéralisation économique et l’ouverture aux marché mondiaux

Pour faciliter la mise en place de la Zone de Libre Echange euro-méditerranéenne, l’Union européenne (et les multinationales) ont défini quatre domaines prioritaires (je cite les termes d’une note introductive rédigée par l’Union Européenne)

 l’adoption des dispositions adéquates en matière de règles d’origine, de certification, de protection des droits de propriété intellectuelle ;
 la poursuite des politiques fondées sur les principes de l’économie de marché et de l’intégration de leurs économies ;
 l’ajustement des structures économiques et sociales, la priorité étant accordée à la promotion et au développement du secteur privé et à la mise en place d’un cadre institutionnel et réglementaire approprié ;
 la promotion des mécanismes visant à développer les transferts de technologie.

Les accords d’association sont donc des accords permettant d’imposer aux pays du Sud tout le « package » des politiques libérales d’ouverture totale à l’investissement et à l’installation directe d’entreprises européennes sur son territoire Cela ressemble beaucoup à un processus de recolonisation directe, après des années de néo-colonialisme.

Chacun des objectifs que je viens de citer a été préparé par un processus énergique de réformes législatives et réglementaires qui ont permis de remodeler de fond en comble le système économique et les sociétés du Sud, avec pour but déclaré de susciter l’initiative privée, c’est-à-dire la marchandisation de toutes les activités humaines.

La première phase a été celle de la dérèglementation : code des investissements, activité bancaire et boursière, code du commerce, droit des sociétés, assurances et places off-shore, flexibilisation du travail, réforme du système fiscal, de l’administration publique, de la justice des affaires, levée du contrôle des changes et des protections douanières, création de zones franches. Tout ce qui protégeait un minimum l’économie nationale a été démantelé.

Parallèlement on a favorisé la privatisation des entreprises et établissements publics, la mise en gestion déléguée des transports urbains, de la distribution de l’eau et de l’électricité, de l’assainissement, la libéralisation de l’école, de la santé, de la poste, de l’audiovisuel. C’est ce qui a permis au grand capital et tout particulièrement aux investisseurs étrangers, de s’installer dans les niches les plus rentables.

Ce vaste chantier a essentiellement été financé par l’UE (appuyée par la Banque Mondiale et le FMI) et se poursuit dans le plan d’action régional 2007-2013 par la libéralisation du transport (indispensable pour accompagner le libre-commerce) et la création d’une Zone euro-méditerranéenne de l’énergie, qui sera vraisemblablement reliée aux pays producteurs de pétrole du Sud du Sahara.

 
3ème priorité : finalisation de la zone de libre-échange,

prévue pour 2012 avec la généralisation de l’ouverture des services (tourisme, banque, assurances, communication, etc.) pour faciliter le transfert et la participation du capital étranger aux opportunités de profit qu’il peut y avoir dans l’un ou l’autre de ces secteurs. Mais il reste à résoudre deux questions épineuses pour finaliser la Zone de Libre Echange : l’agriculture et la pêche.

Mais avant d’aller plus loin, soulignons d’abord qu’aucun bilan sérieux n’a été fait avant de poursuivre le projet initial (c’est ce qui se fait normalement lorsque l’on arrive à mi-parcours).

Si on le faisait, on s’apercevrait que seuls les pays producteurs de pétrole ont pu améliorer leur position et tirer profit de l’ouverture de leurs marchés. Dans les autres pays, Maroc, Egypte, Jordanie, Tunisie, le déficit de la balance commerciale et financière continue à croître. Encore convient-il de relativiser les chiffres car, du fait de l’ouverture à l’investissement étranger, une grande partie des exportations (en biens et capitaux) sont réalisées par des entreprises étrangères.

Il n’est pas davantage fait mention de la crise actuelle et de la façon dont elle a affecté tous les pays de la zone (et du monde), en raison de l’ouverture de leurs économies et de leur intégration au marché mondial. Même si cette ouverture a permis à quelques investisseurs nationaux d’en tirer quelque profit, jouant en particulier avec le puzzle des accords de libre-échange signés avec différentes entités (Etats-Unis, par exemple), le fait est que cette Zone de Libre Echange favorise principalement les pays de l’Union Européenne, sans apporter pour autant aucune protection particulière à leurs citoyens face à la crise.

Mais revenons au thème de l’agriculture. Tous les officiels, toute la presse, considèrent que les accords qui ont été négociés avec le Maroc pour ce secteur sont très favorables au Maroc et Zapatero a même dû annoncer que ce dossier ne serait pas discuté à Grenade, de peur que les agriculteurs espagnols, les andalous surtout, ne se mettent sur pied de guerre au moment du sommet (cela dit, reporter la discussion ne change pas grand-chose : les accords sont seulement en attente de signature et ratification). C’est vrai que la liste des produits qui peuvent désormais entrer librement sur le marché européen s’est allongée, tandis que pour d’autres produits, les quotas d’exportation vont augmenter de manière sensible (40% dans 4 ans pour les tomates, 150% pour les courgettes et les concombres, plus de 3500% pour les fraises !). C’est vrai aussi que cela pourrait être une mauvaise nouvelle pour les producteurs espagnols (mais en échange, ils pourront à leur tour pénétrer avec plus de facilité sur les marchés marocains avec des produits tels que les olives et l’huile d’olive, les fruits à os, le melon…, que le Maroc produit déjà en quantité.

Mais, est-ce réellement une bonne nouvelle pour les agriculteurs marocains ? Nous connaissons déjà les ravages de l’agriculture intensive dans la zone d’Almeria ou Agadir. Quelles vont être les conséquences de l’intensification des cultures dans des régions qui connaissent déjà des problèmes (dans le Souss, l’eau qui était puisée à 30 ou 50 mètres il y a quelques années, doit maintenant être cherchée à 200 ou 300 mètres, quand on a assez d’argent pour acheter des moteurs assez puissants). Que va-t-il se passer dans la région de Larache si l’on multiplie la production de fraise par 3500 ? Concentration des terres, disparition et prolétarisation de la petite paysannerie, dégradation de la terre, désertification. Est-ce bien sûr que ce soit une bonne nouvelle pour le peuple marocain ? A quoi lui sert-il de produire des framboises ou des brocolis ? Il ne consomme pas ces produits qui de toute façon sont destinés à l’exportation et ne sont pas cultivés pour la consommation intérieure.

Et il faut encore ajouter que les producteurs qui vont produire ces denrées (la tomate et la fraise par exemple) sont principalement des grandes sociétés transnationales, qui ont leur siège à Vienne, Amsterdam… ou en Espagne) et qui louent et achètent des terres dans le monde entier.

Les accords commerciaux sont faits pour eux, et pas pour les petits producteurs ou les populations. Ceux qui vont vendre massivement des tomates et des fraises ne sont pas principalement des Marocains (il y en quelques uns quand même) mais de grandes sociétés qui exploitent au Maroc (mais aussi en Espagne, en Chine ou à Madagascar), la terre, l’eau et la sueur, pour en tirer de juteux bénéfices. Ce n’est plus de l’agriculture, c’est de l’investissement.

S’il faut s’insurger contre les accords UE-Maroc, il est important de ne pas se tromper de cible et de savoir exactement contre qui on proteste. La concurrence n’est pas entre les paysans marocains et espagnols, ni non plus entre les travailleurs agricoles qui souffrent et peinent des deux côtés du détroit. Elle est entre les petits producteurs et les travailleurs face aux grandes multinationales de l’agro-industrie et de la distribution (car derrière tout cela il y a Danone, Nestlé, Lidl, Carrefour et Cie)

 
Refuser la concurrence et tisser des solidarités

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet accord entre l’Union Européenne et le Maroc (et plus largement entre l’Union européenne et les pays tiers méditerranéens) et sur le dogme libre-échangiste en général, qui fonctionne en sens unique et n’est qu’un outil à disposition du grand capital pour pouvoir réaliser des profits depuis n’importe quelle partie du monde à partir de n’importe quel type d’activité économique.

L’investissement espagnol au Maroc a augmenté très rapidement et de nombreuses entreprises se sont installées de l’autre côté de la mer. Mais les citoyens ordinaires vivent des deux côtés les mêmes problèmes :

  • flexibilité et précarité du travail 
  • chômage structurel 
  • économie de consommation déconnectée des vrais besoins des personnes et orientée exclusivement vers la recherche du profit maximum pour les investisseurs 
  • économie destructrice des ressources naturelles, des biens publics et de l’environnement 
  • démantèlement des services publics.

C’est pourquoi nous devons nous unir pour dire non au dogme libre-échangiste et rejoindre les campagnes internationales pour l’abrogation des Accords de libre-échange (un autre sommet va se dérouler au mois de mai à Madrid, relatif au commerce avec l’Amérique latine et une grande mobilisation se prépare pour « entrecroiser les alternatives ».

Nous devons refuser d’accepter la concurrence entre les mains d’œuvre, que le grand capital fait bouger et recrute à sa guise, tandis que le travailleur ne peut circuler librement ni vendre sa force de travail là où elle est le mieux payée. C’est pourquoi il est si important de défendre la liberté de circulation. Pourquoi seuls pourraient circuler le capital et les marchandises et non la main d’œuvre, condamnée à une exploitation maximum, que ce soit dans son propre pays ou dans le cadre de la migration légale ou non.

C’est pourquoi nous devons construire une Méditerranée solidaire, des peuples, une Méditerranée 
  • de coopération et non de compétition 
  • d’échange réel entre les cultures et les gens, et non de colonialisme 
  • de solidarités dans les luttes pour entrecroiser les alternatives contre le libéralisme dévastateur et les appétits du grand capital, responsables de la crise financière et économique, sociale et écologique qui nous atteint tous.

Pour y parvenir nous devons tout d’abord lever les barrières, matérielles et symboliques qui tentent de nous séparer.

Notes
|1| Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEVP), document de stratégie régionale (2007-2013) et programme indicatif régional (2007-2013) pour le partenariat euro-méditerranéen 
|2| Ibid

Source: CADTM
dimanche 4 avril 2010.

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