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Pays Basque Info / Les six de Pau

 

Par Marie Cosnay, écrivaine

 
En juillet 2008, la famille Kuka, d'origine albanaise, avec ses deux enfants de 5 et 7 ans, a été enfermée au Centre de Rétention Administrative d'Hendaye, sur décision du préfet des Pyrénées-Atlantiques. Cette décision a entraîné de nombreuses réactions de protestation, plusieurs particuliers faisant par courriel connaître leurs positions au représentant de l'Etat. Estimant que ces écrits recelaient «un délit d'outrage», Philippe Rey a déposé plainte contre six personnes. Le délit d'outrage concerne le parallèle fait par ces personnes entre la décision du préfet et les méthodes des nazis et du régime de Vichy. Le terme « rafle » sera au centre des débats qui s'ouvriront le jeudi 10 juin au matin devant le tribunal de Pau.
 

Quelques remarques : les mots, s'ils sont attachés à une histoire, ne lui appartiennent pas. Une « rafle » a un sens, un « camp » a un sens. L'histoire s'est de nombreuses fois emparée de ces mots pour signifier des faits comparables quoique survenus dans des contextes différents. La rafle dont le XXIème siècle européen ne se remet pas, les camps dont le XXIème siècle européen ne se remet pas, on les connaît, hélas. Rafle et camps dont notre « identité nationale » peut rougir, et pour cause. Quand les policiers de la PAF interpellent au faciès, dans les trains, les villes, aux frontières, aux abords de Lourdes, à Paris, dans les écoles il n'y a pas si longtemps, ceux dont ils peuvent imaginer qu'ils sont démunis de papiers et qu'ils grossiront ainsi les chiffres des expulsions, il s'agit bien de rafles.

 

Quand on tend un piège à Clermont Ferrand à un étudiant provisoirement « sans papiers » après qu'il a témoigné devant les cameras de France 3, quand celui-ci constate en garde à vue que ses photographies sont punaisées au mur, on peut appeler ça une chasse à l'homme. Quand la chasse à l'homme a lieu en nombre, en chiffres, dans les CAF, les préfectures, les lieux publics, les gares, les écoles, il s'agit bien évidemment de rafles.

 

Appeler les rafles des « mesures d'éloignement » et les camps d'enfermement pour étrangers des « Centres de Rétention Administrative » signale deux choses : la première, que tout en brandissant contre ceux qui ne l'ont pas l'« identité nationale » française, on préfère en cacher l'aspect le plus honteux, le plus douloureusement honteux. On sait déjà cela. On le sait chaque jour. Il n'est pas facile de dire « rafle » et il n'est pas facile non plus de parler de Sétif. Un représentant du Préfet, lors du passage devant le Juge de la Liberté et de détention d'une famille que les lois capricieuses  de l'Europe ont rendue « sans papiers », dit aux auditeurs et témoins présents qui ne lui demandaient rien : « on n'est pas des nazis, quand même »... Pourquoi quand même ?

 

La deuxième chose que signale la sémantique est tout aussi grave, parce qu'elle a des conséquences imprévues, imprévisibles. Victor Klemperer, qui a survécu à l'Allemagne nazie, expliquait dans la Lingua Tertii Imperii qu'entre autres glissements notoires, la langue utilisée par le troisième Reich agençait les termes ayant trait à « l'organique », à « ce qui pousse naturellement », avec des expressions mécaniques. Ce mélange, à force que « la langue pense et poétise à notre place », finit par rendre caduque la dignité humaine, finit par assimiler l'humain à des "pièces", des "éléments". Une mesure d'éloignement, une rétention administrative : on n'y entend pas beaucoup l'humain qui souffre, derrière. De là à ne plus penser l'humain qui souffre, derrière...

 

Est-ce que je compare ici les crimes de guerre de la plus haute gravité à la politique utilitariste et à courte vue de notre Europe qui se débat dans de tout autres soucis que dans les 40 ? On ne compare toujours que le dissemblable, jamais un évènement avec lui-même. Je ne compare ici que ce que les six de Pau ont comparé : ce premier pas qui mène à ce qu'on ne sait pas encore parce qu'on ne peut pas le savoir, parce qu'on ne peut pas l'imaginer. Ce qui est fortifiant, c'est que des citoyens, apercevant ce déni d'histoire recouvert de baume identitaire (ou communautaire) français s'élèvent et disent : quand on ne veut pas voir ce qui a été, comment verra-t-on ce qui sera ? Rappeler alors Vichy, quand on sait que l'Etat français des années 2010 n'est évidemment pas Vichy, rappeler pourtant Vichy comme la plus grande honte est une manière rapide et inquiète de faire entendre que la mise à l'écart et l'expulsion d'une partie de la population peuvent avoir des conséquences terribles, dont on a un exemple proche, exemple que les représentants de l'Etat et les citoyens alarmés réprouvent violemment ensemble.

 

L'indignation d'un côté, la plainte de l'autre pour « délit d'outrage », disent clairement le repoussoir commun qu'est Vichy.  Il n'y a pas que les glissements sémantiques que l'on peut comparer. Le code d'entrée de séjour des étrangers (le CESEDA) change à une vitesse ahurissante. Fabriquer des lois spéciales pour étrangers comme c'est le cas (le nouveau CESEDA du mois de septembre promet la rétention administrative des étrangers pendant cinq jours avant que la justice, en la personne du JLD, ne s'en mêle) a une couleur trouble de déjà-vu, et inquiète à juste titre : que ferons-nous de la xénophobie, probablement ni cherchée ni pensée, que les lois qui isolent les gens et les criminalisent commencent à fabriquer à grande allure ? Par ailleurs, comment ne pas comparer, quand on a assisté, impuissant, à une expulsion musclée (ou moins musclée) d'étrangers avec ou sans enfants, l'attitude de ceux, nombreux, à diverses échelles de responsabilités, qui « font leur boulot » à l'attitude de ceux qui ont fait en d'autres temps « leur boulot », à l'attitude de ceux qui en d'autres circonstances, plus ou moins tragiques, le feront encore ?

 

Les policiers qui menaient les juifs au Vélodrome d'hiver ne savaient pas ce qui arriverait aux personnes raflées. Le pire n'avait pas eu lieu. Ils faisaient leur boulot, n'hésitant pas à s'apitoyer parfois, comme on le voit toujours, en tous lieux et toutes circonstances. Celui-ci est humain, il doit avoir des enfants, celui-là a pleuré, etc. On compare, certes. Mais on ne compare pas des hommes aux hommes ni des faits aux faits, ni surtout des actes aux conséquences des actes passés. On compare des attitudes. L'attitude qui est la plus facile à suivre et dont il faut se méfier, jusque dans notre vie courante, sans relâche est celle qui consiste "à faire son boulot".

 

Cette question de l'attitude, de la responsabilité, ce souci de soi qu'il nous faut garder de façon exigeante en toutes circonstances afin de ne jamais « devenir sa fonction », afin de continuer à penser au singulier, je me demande ce qu'en font aujourd'hui et en feront demain les enseignants : les concours 2011, capes et agrégation, réservent quelques points (6/20) à l'évaluation de leur capacité à respecter « la communauté éducative ». Mettre en place un système d'enseignement où les candidats doivent prouver qu'ils appartiennent sans réserve à « la communauté éducative », qu'ils possèdent les valeurs normatives qu'ils transmettront à leur tour, voilà qui n'est pas ce que l'on peut faire de mieux pour prendre ses distances avec l'esprit de Vichy, voilà qui n'est pas ce que l'on peut rêver de mieux pour garder la pensée en alerte et voir venir les dangers, invisibles d'abord, tragiques ensuite, que les agencements politiques à courte vue peuvent provoquer.

lundi 14 juin 2010.

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