
Propos recueillis par Flora Beillouin, Anne Roy et Christophe Deroubaix
« La déchéance, une aberration xénophobe »
Lazar Kiram, habitant de la Villeneuve à Grenoble.
« Je vais manifester sans me sentir menacé par la politique de l’État. Je suis né en France de parents algériens, j’ai toujours vécu ici. Si la déchéance de nationalité venait à m’atteindre, ce serait un très mauvais signe pour la santé du pays. Le simple fait de laisser planer l’ombre d’une telle sanction pour punir des délits est une aberration xénophobe qu’on ne peut pas laisser passer. Cette confusion entre justice et bannissement rappelle franchement la double peine. Ce qui m’inquiète, c’est que les gens n’ont pas l’air aussi remontés que si les projets étaient estampillés FN, ce qui rend la situation d’autant plus dangereuse alors qu’elle est déjà dégradée : quand j’ai fait la marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, on se battait ensemble pour aller vers du mieux. Aujourd’hui, on rattrape le coup en défendant des étrangers devenus boucs émissaires : les Roms, les sans-papiers… La frange la plus pauvre de la société en somme, qui, à force d’être stigmatisée, est passée de victime à coupable. C’est facile de choisir une minorité vulnérable et de n’en montrer que les mauvais exemples pour ensuite dire que tout le groupe a des comportements contraires aux principes de la République. Ça fait passer la pilule en temps de crise. Pendant ce temps, personne ne voit qu’il y a deux poids deux mesures, que porter la burqa est moins grave quand on est une millionnaire saoudienne qui vient faire du shopping sur les Champs. Le gouvernement pointe du doigt un manque de volonté d’intégration de la part des immigrés et fils d’immigrés, mais la seule voie d’accès à la “diversité” qu’il propose, c’est de se fondre dans le moule de son capitalisme débridé, de sa pensée unique. Or, on ne devrait pas avoir à gommer les singularités qui font notre richesse. Se départir de son identité, c’est le terreau de la schizophrénie. »
«Mettre des Roms dans un avion, c’est facile »
Marthe Wane, assistante export à Saint-Dizier.
« Ce qui se passe est atroce. Il faut remonter à l’histoire de ceux qu’on appelle les Roms : ils sont rejetés depuis toujours et partout. Ils sont aussi rejetés en Roumanie où j’ai vécu pendant deux ans. On les renvoie chez eux, mais là-bas, ils ne sont pas chez eux. Quand tu discutes avec n’importe quel Roumain, au travail, dans la rue, même au gouvernement, son rêve c’est d’anéantir tous les Roms. Pour eux c’est le problème majeur de la Roumanie. Ils te disent qu’ils sont des voleurs, qu’ils sont malhonnêtes, qu’ils ne veulent pas travailler, pas aller à l’école. Et si tu tiens un autre discours, on te répond que c’est parce que tu es étrangère et que tu ne les connais pas. Il ne faut pas oublier que Traian Basescu, le président de la Roumanie, est poursuivi devant la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir refusé un entretien à une journaliste en la traitant de “sale Tzigane”. Ce genre de chose est courante, les roms, personne n’en veut. Mais le problème, ce n’est pas eux, ce sont les pauvres, on ne veut pas les voir, qu’ils soient Roms, immigrés ou autre. Sauf que c’est plus facile de mettre des roms dans un avion, c’est vite fait. Ce serait plus compliqué d’y mettre l’ensemble des pauvres. Cette manifestation, tout le monde doit y aller. C’est notre humanité, notre capacité à penser à l’autre qui est en cause. »
« Contre la peur de soi-même »
Jacques Boulesteix, astrophysicien, président de pôle de compétitivité.
« La montée de la xénophobie est le signe que la société va mal, c’est aussi le signe que la seule perspective laissée à une partie de la société est de vivre en rejetant, voire en éliminant une autre partie. Or c’est dans les périodes de difficultés que les sociétés ont le plus grand besoin de solidarité, de cohésion. La responsabilité des gouvernements, comme celui de Sarkozy, qui attisent les rejets, est considérable. En période de crise, au contraire, il faut multiplier les mesures de cohésion sociale, redonner confiance aux couches de la population les plus défavorisées qui, on le sait, souffrent le plus. Tout le contraire d’une politique de rejet. Car, plus que la peur de l’autre, la xénophobie est la peur de soi-même. Elle est le signe d’une société qui ne croit pas en elle-même. Et quelque part, nos dirigeants ne croient pas en une société française, diverse et mélangée depuis deux millénaires. Ils ont une vision étriquée de l’avenir, héritée des anti-dreyfusards et des pétainistes. Ce n’est pas la mienne, pas celle d’une société moderne, mondialiste et créative. La xénophobie, c’est un peu la politique de l’autruche. On masque les difficultés sociales et économiques derrière un mur de sacs de sable. J’attends de nos dirigeants qu’ils nous aident, au contraire, à bâtir une société de progrès, solidaire, dynamique et ouverte, et pas nostalgique des années les plus noires d’une France xénophobe. »