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Incendie de Dijon. Derrière le fait divers, un miroir de la société

 

Il y a ce courroux profond contre 
le gouvernement, 
puis cette solidarité de classe qui n’est pas accidentelle, elle. Dix jours après 
le tragique incendie du foyer Adoma de 
la Fontaine d’Ouche, certains décèlent 
des connivences avec le mouvement social. Dijon (Côte-d’Or),envoyé spécial.

Depuis la nuit du drame, entre le samedi 13 et le dimanche 14 novembre, le vent est retombé dans le quartier de la Fontaine d’Ouche à Dijon. « Vous étiez venus pour trouver un asile, un abri, un refuge… Pas pour y mourir. Pourquoi ? » Ni le petit mot ni les centaines de fleurs déposées, mercredi dernier, lors d’un rassemblement silencieux, à la mémoire des sept victimes de l’incendie du foyer Adoma (ex-Sonacotra) n’ont bougé d’un pouce. Devant l’entrée, ces derniers jours, les résidents rescapés, maghrébins, originaires d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud-Est, migrants du monde entier ou, pour certains, précaires du cru, se pressent calmement au contrôle de police avant de monter récupérer ce qui peut l’être dans leurs affaires. Et ressortent qui avec un carton, qui un sac-poubelle – maigres biens sauvés au cours de ces vies d’errance sur la planète ou d’exploitation en France, c’est selon. Tous s’éloignent, laissant derrière eux la gigantesque balafre noire qui monte, sur le côté du bâtiment, jusqu’au ciel. Un cameraman hèle les uns et les autres : « Pardon, est-ce que l’un d’entre vous peut me parler des deux jeunes qui ont mis le feu aux poubelles et qui ont habité ici ? »

Dans la presse locale s’étalent désormais les portraits des désaxés de dix-huit et dix-neuf ans qui, en allumant un feu de poubelles sous le foyer, ont provoqué le désastre. Ils ont été mis en examen, et écroués, pour « destruction d’un bien appartenant à autrui par incendie, ayant entraîné la mort de sept personnes et des blessures sur un nombre encore indéterminé de victimes ». En long et en large, le Bien public présente ces « deux cousins à la dérive », natifs de Semur-en-Auxois, connus des services sociaux et condamnés à des peines de prison avec sursis (un an pour l’un, quatre mois pour l’autre), fin octobre, pour des « violences contre les gardes mobiles » en marge des manifestations lycéennes contre le projet de réforme des retraites. Le quotidien a aussi trouvé leurs « traces » sur des pages Facebook en accès libre pointant, relate-t-il, vers des « vidéos qui reprennent les “meilleurs moments” des manifs lycéennes (quand ça casse) » ou encore cette photo de Nicolas Sarkozy, avec la mention : « Nique la politique. »

Au cœur du quartier, à quelques pas, le centre social de la Fontaine d’Ouche ressemble à une fourmilière. C’est le ballet des ballots : une camionnette du Secours populaire apporte ce que l’association a pu récolter ; des voisins, habitants du quartier ou de l’agglomération, livrent des caisses de vaisselle, des sacs de vêtements et de chaussures, de l’eau ou de la nourriture halal pour les sinistrés, mais aussi du parfum ou du maquillage ; une fillette apporte même un doudou. Un des chibanis algériens, arrivé en France en 1970 et habitant du foyer depuis une quinzaine d’années, cherche un « manteau qui ferme parce qu’il commence à faire froid ». En route pour le long couloir où s’entassent tous les dons, peu à peu triés par des dizaines de bénévoles et rangés dans chacune des pièces qui s’ouvrent tous les trois mètres. Indifférent au remue-ménage et à la solidarité, un nouveau journaliste demande, à mots couverts, s’il peut rencontrer une assistante sociale au sujet des deux pyromanes, mais une animatrice, Agnès, regard mi-accablé mi-épuisé, l’éconduit, pendant que, derrière l’accueil, quelques femmes soupirent bruyamment sans lever un cil : elles font des tas avec les pièces d’un, deux ou cinq centimes qui proviennent directement des tirelires des gamins.

Quand, le dimanche après-midi, quelques heures après l’incendie, en plein « feuilleton » du remaniement gouvernemental, Brice Hortefeux, en visite éclair pour les caméras, a sauté sur le quartier, il a été copieusement hué par une cinquantaine de rescapés et d’habitants de la Fontaine d’Ouche. Dans le brouhaha, le ministre de l’Intérieur serre les mains des pompiers, avant de repartir directement, sans un regard pour les victimes. C’est une femme, d’abord, qui l’alpague, détournant les propos qui lui ont valu une condamnation pour « injure raciale » : « Quand il y en a un, ça va, mais quand il y a en plusieurs, ça va plus ! » Un homme, voix blanche, accent sénégalais, articule lentement : « Mon père est mort. » Mais le ministre ne veut rien entendre. Une autre appuie plus fort : « Son père, au monsieur, qui a sauté du sixième étage pour échapper aux flammes, vous trouvez ça normal ? » Confusion. Brice Hortefeux s’approche pour hasarder : « Les pompiers sont arrivés très vite. » Avant de disparaître, conspué par la petite foule.

Tristesse face à l’incommensurable bêtise des incendiaires, mais courroux aussi face au mépris du gouvernement. Directeur du centre social de la Fontaine d’Ouche, Fabrice Schoutith ne mâche pas ses mots. « La colère sociale était très forte dimanche soir, témoigne-t-il. Les habitants de ce quartier très populaire ont trouvé la visite de Brice Hortefeux complètement décalée. En plein milieu de leur remaniement de merde ! Ce ministre qui arrive avec toutes ces caméras pour se rendre au chevet des victimes, c’est du voyeurisme. C’est insupportable d’utiliser les morts. Alors que c’est le même homme et son mentor, Nicolas Sarkozy, qui dépeignent les quartiers uniquement sous l’angle de l’insécurité et se fichent des conditions sociales de leurs habitants : ici, à la Fontaine d’Ouche, il y a 37 % de travailleurs pauvres et 43 % de familles monoparentales. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes dans le quartier, mais tout réduire à l’insécurité, c’est conforter les injustices actuelles. » Pointant en creux les politiques d’austérité qui vont frapper aussi, et sans doute d’abord, les quartiers et les milieux populaires, le travailleur social n’hésite pas à tracer une ligne entre les mobilisations sociales. « Au fond, les réactions que suscitent tant le mouvement sur les retraites que ce drame au foyer Adoma démontrent qu’il y a bien une majorité silencieuse dans ce pays, capable de faire éclater sa colère et de manifester sa solidarité, souligne-t-il. La misère sociale n’est plus supportable aux yeux de beaucoup d’entre nous, venus d’ici ou d’ailleurs. C’est à nous de faire comprendre que cela ne s’arrêtera pas demain et qu’il faut la combattre tous les jours. »

À Dijon, à l’autre bout de la ville, un étudiant en galère a été interpellé par la police la semaine dernière. Il était en possession d’un sac contenant un lot de viande avariée, récupéré dans les poubelles d’un supermarché. Les barquettes ont été confisquées, le magasin n’a pas déposé plainte et l’affaire a été classée sans suite. Mais là, ça n’a rien à voir, c’est un fait divers.

Thomas Lemahieu

jeudi 25 novembre 2010.

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