À Châlons, les familles sont arméniennes, mais musulmanes. Mais, parce qu'il ne fait pas bon être musulman en Arménie, pays majoritairement chrétien. En 2009, une historienne arménienne renommée, Tamara Vartanian, expliquait que « la nation arménienne est fondée sur le patrimoine culturel chrétien et le terme “Arméniens islamisés” est incompatible avec les valeurs de la nation ». Et ce « constat », l'opinion publique arménienne la partage globalement. Nous n'écrirons pas ici l'histoire des religions et des cohabitations difficiles dans cette région du monde ni ne chercherons à savoir qui a raison ou tort. Simplement, les familles musulmanes arrivées à Châlons ont quitté leur pays, l'Arménie, parce qu'elles y étaient persécutées. De cette « petite » persécution du quotidien, où l'on se fait passer à tabac sur les marchés, où pour travailler, il faut graisser la patte d'un employeur ou des autorités, où l'on ne parle pas de sa religion à l'école, où les hommes essaient d'éviter de croiser de trop près une milice qui pourrait l'enrôler pour aller faire la guerre dans le Haut-Karabakh*. L'une des familles châlonnaises a vécu l'histoire « classique » d'un couple mixte chrétien-musulman. Ici, au pays, le père de l'un des époux a tué le père de l'autre. Parmi d'autres persécutions, le vol, exécuté par des forces de l'ordre ou pas, des papiers d'identité, notamment le fameux passeport hérité de l'Union soviétique, qui permettait à n'importe quel habitant de l'ex-URSS de circuler sur tout le territoire. Et de travailler aussi, parce qu'aujourd'hui, en Arménie comme en Europe, il faut des papiers pour travailler. À force de subir ces « petites contrariétés quotidiennes », parce qu'on a des enfants à qui on veut offrir un avenir meilleur, on finit par choisir de partir. Pour ça, il faut de l'argent, bien sûr, pour payer les passeurs. Camion, route, éviter de se faire arrêter, en Pologne notamment, où les réfugiés finissent souvent parqués dans des camps, enfin des centres de détentions très, très grands, même si l'on partage au moins la religion. Et arrivée en France. Terre d'accueil, terre des droits de l'homme.

Expulsables pour où ?


« En France, je pensais que ce serait plus simple de vivre, de travailler, raconte l'un deux. Finalement, c'était plus facile en Russie. » Cette famille-là a d'abord fui l'Arménie pour la Russie, où elle a passé douze ans. Jusqu'à l'obligation de fuir de nouveau. Pas de papiers, puisqu'on les leur a volés en Arménie. Pas de preuve non plus à présenter aux services de l'Ofpra. Ce qui rend la demande d'asile très compliquée. Les agents n'ont que les histoires que leur racontent les demandeurs. En même temps, il y a des histoires qu'on n'invente pas... Pas de papiers, pas d'emploi. Forcément. Alors travail au noir et charité... au mieux. Dans les cas extrêmes, une mauvaise rencontre conduit dans les noirceurs d'une pieuvre de type mafieux. Le temps qui passe, même après avoir essuyé le refus de l'Ofpra, la première fois, et de la CNDA (lire encadré), permet aux familles, assistées des associations et d'avocats, de réunir quelques documents ou témoignages envoyés du pays. Parfois, ça suffit à changer la décision lors du second passage devant l'Ofpra.
Tout ce temps à attendre, sans pouvoir vivre d'un emploi légal, les enfants, eux, grâce notamment à l'action de Réseau éducation sans frontière (RESF), peuvent le passer à l'école, à peu près normalement. La cinquantaine de membres actifs de RESF à Châlons y veille, sait dans quels établissements envoyer les élèves. Des gosses qui grandissent trop vite. Grâce à l'école, ils parlent souvent mieux le français que leurs parents, et ils se retrouvent à jouer les interprètes dans des lieux pas faits pour eux, écoutent et répètent les histoires des parents, des histoires pas pour les enfants.
En plus de la « sortie » administrative quand le délai de recours est échu, l'autre problème, c'est justement la scolarité. Officiellement, ils sont, comme leurs parents, expulsables. Alors on reste discret. Sur l'école comme sur les solutions trouvées, via le tissu associatif local, pour héberger les familles en dehors des structures d'accueil des demandeurs d'asile. Expulsables ? Pour où ? Depuis peu, l'Arménie a quitté la liste des pays d'origine sûrs pour rejoindre celle des pays non sûrs. En clair, les pays dans lesquels les autorités ne peuvent pas reconduire les demandeurs d'asile déboutés. Cette liste, c'est l'Ofpra elle-même qui la rédige. Et donc, les ressortissants de pays sûrs - ils sont quatorze actuellement - ne peuvent pas bénéficier de demande d'asile. Comme pour les Roms, on propose à ces familles un peu d'argent pour un départ « volontaire ». Ils choisissent rarement d'être volontaires.
C'est loin du problème de nos familles arméniennes à Châlons-en-Champagne. L'Arménie, donc, n'est pas un pays sûr. Et de toute façon, comment prouver qu'elles viennent bien d'Arménie, puisqu'elles n'ont pas de papier pour le prouver. Des apatrides, dans le flou juridique, à qui on n'accorde pas l'asile, mais qu'on ne peut pas renvoyer chez eux, mais qu'on ne peut plus héberger, mais qui n'ont pas le droit de travailler...

* Le Haut-Karabakh est une région montagneuse, de la taille d'un département français, entre Arménie et Azerbaïdjan, où cohabitent Arméniens chrétiens et Azeris musulmans. Lors de la constitution de l'URSS, ce territoire a été proclamé région autonome. Entre 1988 et 1994, une guerre non-officielle menée par des milices soutenues par Erevan et Bakou a entraîné une purification ethnique. Les Arméniens, majoritaires, se sont constitués un corridor de sécurité. Des villages azeri ont été brûlés, les populations poussées à l'exode. Un cesser-le-feu a été signé en 1994, mais aucune solution n'a été trouvée. La dernière rencontre entre les chefs des deux états, à Paris, en 2006, a débouché sur... rien. Les milices existent toujours.
Tony Verbicaro