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Libération (blog Cinoque) : Comment filmer un centre de rétention

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(blog Cinoque): Comment filmer un centre de rétention

 

par Philippe Azoury

«Je suis content de te voir libre, tu le mérites, tu es quelqu’un de bien, Serge.» Michel, le gardien, est si bon qu’on en oublierait presque qu’il est venu ici pour annoncer à Serge qu’il part dans le prochain vol à destination de Kinshasa, capitale d’une république démocratique du Congo que Serge avait fui, espérant trouver asile politique en Suisse. Libre ? Michel entend sûrement par là libre du centre de détention de Frambois, en Suisse, non loin de Genève. Libre de dégager et de retourner là où il ne voulait plus jamais aller. Et puisque ce type de rhétorique folle durera une heure et demie, on dira que Michel est un cas étrange de chic type. Sa voix est douce et attentionnée. Pour autant, on ne sait rien de ce qu’il en pense. On sait qu’il ne sait plus qui il doit être : un gardien de prison où des innocents purgent des courtes peines ? Un travailleur social aidant à l’intégration des demandeurs d’asile ? Dans sa dialectique, Michel a oublié qu’il accompagne des sans-papiers durant leur période de détention avant que l’administration ne décide de leur expulsion vers leur territoire d’origine : Niger, Kosovo, etc. Michel refuse de dire «détenus», il préfère «pensionnaires». Par volonté humaniste. Mais aussi pour mieux se voiler la face. Ne pas s’avouer qu’il reste un maillon d’une chaîne qui brise des vies, expulse des gens qui ont en Suisse une famille, un travail, paient des taxes, les renvoie là où il n’y a plus d’espoir. «Dans la dignité, dans le respect, dans le calme», dira plus loin le directeur de Frambois. On croirait entendre Jean-Louis Debré, un funeste 23 août 1996, vidant à la hache l’église Saint-Bernard de ses sans-papiers.

On entend tellement tout et son contraire à l’intérieur du Vol spécial de Fernand Melgar qu’il est difficile de ne pas se sentir aspiré par la logique du cinéaste. Lequel a voulu filmer les détenus et les gardiens à valeur égale, suivant une certaine transparence. Pourtant, le film diffuse un malaise. Dans ce qu’il montre (c’est son but), et dans la façon dont il le montre (c’est son échec). «Fasciste», l’adjectif proféré par Paulo Branco, pour le qualifier n’est pas le mieux choisi. Naïf et empêtré dans sa propre erreur, dirons-nous plutôt. Persuadés par là que Melgar, documentariste de gauche, est tombé tout seul dans le piège que lui tendait son propre dispositif. Que visait-il, d’ailleurs ? Montrer le quotidien des pensionnaires de Frambois et de leurs gardiens ? Dénoncer comment la Suisse expulse ? On ne saurait le dire, la visée de Melgar devenant de plus en plus floue au fur et à mesure de son déroulé. Filmer Frambois de l’intérieur est une chose, mais il fallait savoir montrer combien Frambois n’est que le nom d’un écheveau autrement plus complexe. Frambois, c’est ce moment où le pouvoir ne s’exerce pas encore tout à fait, où les êtres humains sont mis en attente - l’anesthésie avant l’opération.

A la place, Melgar fonde son immersion dans Frambois sur une sorte de jeu présupposé démocratique où chacun a droit à un temps de parole équivalent. Lequel débouche sur un discours biaisé. Qui passe par un chemin tout en séduction : je te donne ma position (de demandeur d’asile), je te réponds en te disant que tu vas pouvoir tirer «des choses positives» de cette expulsion. Je te montre comment j’ai de la compassion pour toi et, en partant pour l’aéroport, tu me serreras dans tes bras. «La raison du plus fort est toujours la meilleure», dira un des détenus, résigné, au moment de se faire expulser. Voilà dans le détail la matière de l’échange dans lequel s’enlise le film.

A l’intérieur de cette forteresse soudain devenue transparente, le spectateur tranchera, aura l’intelligence d’y voir clair, dit Melgar (et Edouard Waintrop après lui). Pourquoi pas, en effet ? Bien qu’on ait compris quelle stratégie de séduction est ici mise en œuvre par l’administration, et bien qu’il soit toujours intéressant de voir une telle stratégie se dire, le spectateur, et surtout le spectateur de gauche, sent monter une colère. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le dispositif mis en place par Melgar ? Son exposition dialectique ne prend pas parce qu’un tel dialogue ne vaut rien dès lors que l’un des deux intervenants se ment en permanence à lui-même, et par conséquence ment à la caméra. Et que sur la durée (qui travaille contre les intentions de Melgar, car elle finit par inscrire des choses), le film n’aboutit jamais que sur le spectacle d’une administration prise uniquement en flagrant délit d’exquise délicatesse. Et le film de ne rien dire des deux détenus qui, à Frambois, ont tenté de se suicider fin septembre 2008 ? Ni de la vingtaine de pensionnaires qui s’y sont mutinés en octobre 2010 ? Il préfère montrer à la place un gentil gardien s’adressant poliment à un gentil pensionnaire. Une vision Bisounours des rapports de force. Où toute violence est immédiatement amortie. Le dispositif «transparent», «démocrate» de Melgar ne pouvant produire que cela. Ce n’est pas un hasard si celui des jurés du festival de Locarno qui s’est emporté le plus la semaine passée contre ce film soit producteur. Branco sait bien quel jeu de dupe se met en place dès que l’on demande des autorisations de filmer dans des endroits clôturés. Il sait que si Frambois a laissé Melgar filmer comme il l’entendait, c’est parce que l’administration avait tout à y gagner en matière d’image, saisissant l’occasion de retourner un docu de gauche en une publicité pour ses méthodes humanistes. Frambois ne travaille qu’à ça : à être un coussin mou par lequel on endort une dernière fois les sans-papiers avant reconduite à la frontière. Or, voilà : l’un des passagers du vol Zurich-Kinshasa mourra, étouffé dans l’avion tant ses sangles avaient été serrées trop fort par les policiers zurichois. On l’apprend à la fin du film, par un extrait du journal de 20 Heures de la Radio télévision suisse. Soit via une autre source d’image. Une source extérieure. A l’intérieur de Frambois, Melgar n’avait rien vu venir. Cette mort, dit Melgar, éclaire le film. Cette mort, dit Branco, rend au contraire le film encore plus insupportable. Elle est, de fait, la démonstration de son échec. La question théorique que soulève la dispute autour de ce film, ce n’est pas de savoir si on doit filmer l’ennemi (oui, et plutôt deux fois qu’une) ; mais que gagne-t-on à vouloir jouer un jeu démocratique lorsqu’il s’agit de décrire une mécanique inhumaine, antidémocratique ?

A la fac autrefois, on nous apprenait à lire les génériques, où l’inconscient du film - ce qu’Althusser appelait les appareils idéologiques d’Etat - montrait souvent son vrai visage. Que lit-on au générique de Vol spécial : qu’il est coproduit par la Radio télévision suisse (ça ne l’entache en rien, mais il est juste que ça soit à un moment dit). On lit surtout que les détenus ne sont désignés au générique que par leurs seuls prénoms. Cette absence de nom les nie. Sans papiers, ils sont devenus ici des sans-nom ! En revanche, le personnel de Frambois, les flics, la juge, l’avocat, tous ont droit à avoir l’intégrité de leur nom. Enfin, il y a cette dernière phrase : «Retrouvez les expulsés sur www.volspecial.ch». Expulsés de fait, leur destin renvoie désormais à des formules de télé-réalité, et à ses tribunaux populaires. Si tu veux que Serge reste en Suisse, tape un. Si tu veux que Serge se fasse expulser vers le Congo, tape deux.


voir aussi :

 


Medias - Libération - Liberation (blog Cinoque) : « Vol spécial », un documentaire qui met le feu au lac
lundi 22 août 2011.

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