accueil RESF
HIER, AUJOURD’HUI, DEMAIN,
ILS SONT SOUS NOTRE PROTECTION!
DON au RESF
Accueil > ACTUS générales > Films, vidéos
Contact
Medias - Net - Mediapart

(le blog de Jérôme VALLUY) : Qu’ils reposent en révolte... un film sur la barbarie démocratique

 
Sorti en salles le 16 novembre 2011, le film de Sylvain George « Qu’ils reposent en révolte (Des figures de guerre I) », déjà applaudi et primé dans les festivals depuis un an, connaît aujourd’hui un véritable succès médiatique, salué par Mediapart, Libération, L’Humanité, L’Express, Le Monde, Les Inrockuptibles... comme un documentaire exceptionnel sur les migrants, les migrations ou les politiques migratoires.

C'est peut être le propre d'une œuvre majeure que de susciter des conflits d'interprétation et de classement, d'autant que chacun peut avoir envie de tirer le talent de Sylvain George à soi, les journalistes vers le documentaire, les chercheurs vers l'anthropologie visuelle, les artistes vers la création esthétique. Je n'y échapperai pas tout à fait en soutenant que ce film, bien loin d'être un documentaire sur les migrants est une création artistique d'anthropologie visuelle sur un sujet difficile à traiter visuellement : la barbarie démocratique.

Ceci n'est pas un documentaire : aucun film de ce genre cinématographique ou télévisuel n'a jamais associé, avec une telle audace, l'extrême fidélité dans la représentation du réel le plus laid avec la beauté fascinante des artifices visuels étonnamment découverts dans de piètres contextes par le talent de l'artiste.

Il ne s'agit pas non plus des migrations : il y manquerait les conditions du départ, les étapes du voyage et la suite, reconstruite dans une autre société ou simplement en mouvement. Il ne s'agit pas non plus des migrants : aucune biographie personnelle n'est présentée ici, sauf quelques bribes échappées, ici ou là, d'une vaste étendue silencieuse. Il ne s'agit pas d'immigration : le traitement du sujet serait partiel en l'absence de toutes les autres catégories d'immigrés et de tous les autres aspects de leurs vies. Il ne s'agit pas de politiques migratoires : il manquerait les personnages et textes principaux, ces fonctionnaires ministériels, en beaux costumes, plein d'humanisme bourgeois, rédigeant sous les dorures de la république les projets de lois et de décrets de la déshumanisation ; il y manquerait le cumul historique, sur cinquante ans, des alternances gauche / droite de leaders politiques qui n'ont rien changé ainsi que la vacuité d'une gauche critique, philosophiquement et électoralement disparue ; il y manquerait la lâcheté des majorités intellectuelles qui ont servilement reproduit les cadrages officiels du « problème migratoire » aujourd'hui comme du « problème juif » autrefois ou qui ont simplement pris soin d'éviter de se décaler sur des sujets gênants pour préserver carrières professionnelles et réputations mondaines.

Non, le film de Sylvain George, nous parle d'autre chose, de plus profond, de plus fondamental : il nous parle de la violence physique et morale, qu'exercent sur les plus faibles, les dominés, les déclassés du genre humain, des sociétés qui se pensent principalement comme non violentes, civilisées, droit-de-l'hommistes, libérales... et qui pour parvenir à se penser comme telles doivent se mentir à elles-mêmes en requalifiant humainement les faits inhumains qui pourraient troubler l'assurance apaisante de se savoir dans la vertu humaniste. Cette barbarie démocratique, en Europe, est ancienne : depuis l'esclavage dans la « civilisation » gréco-romaine jusqu'à la colonisation des temps « modernes », depuis l'antisémitisme d'Etat de la 3ème République traquant les exilés juifs allemands entre 1934 et 1939, sous la droite et sous la gauche, jusqu'à la persécution perpétuelle et l'actuel écrasement des palestiniens par l'état démocratique d'Israël et ses alliés aussi démocratiques... Elle se trouve évoquée dans le film par références aux migrants, mais pourrait l'être tout aussi bien à partir des banlieues, des prisons, des commissariats et également des impérialismes contemporains, de leurs guerres, des marches de l'Empire. Elle se distingue d'autres barbaries, plus archaïques, par le soin gouvernemental mis à accoutumer l'opinion publique de manière progressive, par répétition de doses successives et croissantes des violences caractéristiques de ces guerres intérieures et extérieures, accompagnées d'euphémismes politiques, d'angélisme social-humanitaire et de dénégations bien pesantes. Elle a donc indissociablement deux aspects qui en forment l'objet, étudié ici par Sylvain George sur la vie et les corps des exilés : la déshumanisation et sa banalisation. Il lui faut traiter à la fois du sujet et de la méthode permettant d'en lever le tabou ; montrer l'impact sur les vies et les corps de cette barbarie tout en réfléchissant et en travaillant l'image qui, par son artifice, permet d'en dénaturaliser les traits devenus déjà très ordinaires à nos sociétés.

Sylvain George fait œuvre d'anthropologue : il nous parle du genre humain, dans ce monde de l'exil qui traverse les autres, et dans nos sociétés qui se croient si supérieur au reste du monde qu'elles en piétinent les libertés, les vies et les corps. L'horizon de sens est celui de la vérité, comme « idée régulatrice », objet d'une quête perpétuelle et à jamais inachevée : chercher, comme les scientifiques, derrière les apparences, contre le sens commun, à décrire la réalité dans ce qu'elle ne donne pas à voir spontanément. Comme pour les anthropologues, la vérité n'est pas ici liée aux seules certitudes et convictions de l'auteur mais avant tout à la méthode de préparation de l'œuvre et à la quantité de travail incorporée dans l'expression finale. Au moins cinq années de travail, comme pour une thèse de doctorat. Sylvain multiple les « entretiens semi directifs », caméra au poing auprès d'experts, chercheurs, professionnels, militants... Il fait de « l'observation participante » en s'engageant pleinement dans l'univers observé de la vie quotidienne des exilés. Il puise dans la bibliographie bien plus que les quelques citations qui ornent son film. Il met en discussion ses esquisses, ses propos d'étapes dans des partenariats multiples en conférences-débats, festivals et séminaires. Il construit son « objet d'étude », ainsi, sur le temps long de la recherche. Il réfléchit sur sa méthode, sa démarche, son expression, la rigueur et la précision de son expression visuelle.

Mais ce n'est pas seulement un anthropologue. Aucun de ceux qui ont pris une caméra, même avec les fonds du CNRS, ne sont arrivés à un tel résultat, parce qu'aucun ne maîtrise ainsi la caméra et l'image. C'est d'abord un artiste.

Alors... (re)venons-y :

peut-on faire de l'esthétique, de la création artistique, avec le malheur des gens ?

La question est centrale, pour ce film, parce que l'esthétique de l'image y est centrale. On s'en rendra compte en voyant le film au grand écran, et non sur ceux trop petits des ordinateurs ou des télévisions qui laminent la création visuelle, les sublimes effets de lumières et d'ombres, les féeries de noir et blanc, les alternances de vues panoramiques entrecoupées d'un coup d'œil étonné sur un insecte, un caillou, une feuille. A chaque instant, l'image surprend et reprend l'attention du spectateur mis à la place de l'exilé qui regarde, alternativement, les personnes, filmées au plus près des visages, et les paysages rendus fascinants, qui vit les temps longs des séquences étirées de l'attente et les accélérations visuelles, haletantes, des poursuites policières. C'est d'abord un œuvre d'art.

Et on peut trouver dans ce film cinq raisons de répondre un OUI catégorique à la question précédemment posée :

1) Sylvain George travail l'image, comme l'anthropologue travail le concept, les définitions, la terminologie et les typologies... Ni l'un ni l'autre ne le fait par goût de l'ésotérisme ou par coquetterie et encore moins par cynisme mais par souci de rigueur et de précision, donc d'honnêteté : pour rendre l'expression la plus juste possible, pour s'approcher d'une vérité que ne montrerait pas une image quelconque.

2) Cette vérité est ici celle du cauchemar éveillé de ceux qui subissent la barbarie démocratique. Ce film en noir et blanc, ces lumières et ces ombres, ces brillances, ces inversions de tons, ces épures artificielles de paysages naturels récréent le cauchemardesque de cette réalité sociale sans qu'il soit besoin de facilité compassionnelle.

3) Ces images sont belles ; oui, elles le sont, magnifiquement et cette beauté nous parle de son contraire, de l'insondable laideur de l'objet filmé, de cette barbarie démocratique, de cette violence qui s'exerce sur les gens. Sylvain George écrit la matière d'une sémantique des contrastes non pas superficiellement entre le noir et le blanc, entre l'ombre et la lumière mais entre le beau et le laid... où la beauté de l'image force à voir la déshumanisation.

4) Qu'aurait produit un documentaire en couleurs, avec voix off et musique d'appoint ? Une banale réalité déjà montrée à la télévision régulièrement, depuis tant d'années, et ordinairement, comme pour bien y habituer chacun. A l'inverse, l'inventivité artistique de ces images dénaturalise l'objet, lui enlève toute évidence, toute spontanéité et contraint à le (re)voir autrement, à y apercevoir l'ubuesque que les documentaires ne montrent pas.

5) Comment filmer l'attente sans rien, sans fin, dans ces limbes créés par les démocraties ? Aucun documentaire n'aurait dépassé dix minutes sur ce rien sans fin. Et c'est pourtant la vérité de la vie nue des exilés : attendre et survivre pour attendre. Aucun spectateur ne resterait dix minutes devant ce rien... et, pourtant, on ne s'ennuie pas en deux heures et demi du film. Pourquoi ? A cause des images, de cette plastique visuelle qui réintroduit dans l'esthétique de la forme un suspens absent du scénario : chaque plan donne envie de voir les suivants et maintient l'attention du spectateur quand rien d'autre dans cette histoire sordide ni parviendrait.

Sylvain George retire de ses années d'immersion chez les exilés une perception subjective mais que partagent la quasi-totalité de celles et ceux, militants, journalistes, chercheurs qui les ont côtoyé autrement qu'à travers la télévision : ils ne sont pas ces fantômes lointains et inquiétants, toujours nombreux, du journal de 20h. Il y a de tout, comme partout, des bons et des méchants : l'auteur le sait mais choisit les figures sympathiques. Comme pour subvertir l'image télévisuelle de la peur des migrants, il montre ceux qui pourraient êtres nos amis, nos voisins, nos étudiants, nos collègues... Comme pour contrer l'image télévisuelle de fantômes téméraires, il les réhumanise en filmant les chants, les rigolades, les colères et les peurs. Et à l'inverse il relègue au loin, souvent de dos, en groupes inquiétants, ces hordes de policiers harnachés pour la guerre, rôdant toujours et se ruant parfois dans le monde serein de exilés pour en capturer quelques uns. Les bons et les méchants des discours gouvernementaux et télévisés sur cette guerre de capture, jouent ici en rôle inversé dans une vision du monde tendue par le goût de la liberté, notamment celle de circuler sur la planète et d'y faire ou refaire sa vie où on le souhaite. C'est le thème des oiseaux, qui revient, omniprésent, tout au long du film, pour exprimer cette métaphore axiologique sur le franchissement des frontières et l'infériorisation d'humains en comparaison d'animaux.

Le film tout entier, son titre et le poème final sont un appel à la révolte... des spectateurs, bien sur.

Jérôme Valluy 20.11.2011


voir aussi :

Medias - L La chronique cinéma d’Emile Breton : Les migrants et la fontaine de Calais
lundi 21 novembre 2011.

Faire connaître cet article

Partager  
FAIRE UNE RECHERCHE sur les mots-clefs associés à cet article :
cliquer sur le mot-clef pour retrouver les articles ayant le même mot-clef
À L'AGENDA
samedi 19 / 04
agenda météo iCal
Derniers articles parus :
FIL RSS   liste actusWWW
Liens :
Tous les liens utiles