1942-2006 : réflexions sur un parallèle contesté (Emmanuel Terray)

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1942-2006 : réflexions sur un parallèle contesté (Emmanuel Terray)

 

La répression de l’immigration illégale telle qu’elle est conduite
par le Ministre de l’Intérieur et les divers procédés qu’elle met en
oeuvre -opérations « coup de poing » dans les quartiers habités par
les migrants, contrôles au faciès, interpellation des enfants dans les
écoles, convocations-pièges au guichet des préfectures- évoquent
inévitablement, aux yeux de certains de nos concitoyens, les années
noires de 1940-1944 et le sombre souvenir des persécutions antisémites.

Détail d'une affiche annonçant un cycle de projections débats sur Les Justes Bien entendu, sitôt que ce parallèle est explicitement énoncé, les
protestations fusent pour souligner son caractère incongru. Les deux
situations n’auraient, assure-t-on, rien de comparable, et leur seul
rapprochement serait une insulte à la mémoire des victimes de
l’extermination.

Voire... Assurément, il existe entre les deux épisodes des
différences
considérables, et il serait absurde de les nier. Cependant, sitôt qu’on
cherche à les cerner de façon précise, il apparaît qu’elles tiennent
presque exclusivement au rôle des occupants allemands : terriblement
présents et actifs en 1942, ils ont -fort heureusement- disparu en 2006.
En revanche, si l’on considère le comportement des autorités
françaises, les similitudes sont manifestes.

En premier lieu, la présence de certaines personnes sur notre sol
est
constituée en « problème », et tous les esprits « raisonnables »
s’accordent pour estimer que ce problème exige une solution. En 1940, une
large fraction de l’opinion, débordant de très loin les frontières de
l’extrême-droite, reconnaissait la réalité d’une « question juive
 » en France, même si des divergences profondes existaient quant aux
réponses à lui apporter. De même, de la droite à la gauche, nos
dirigeants proclament d’une même voix que l’immigration illégale met
en péril nos équilibres sociaux et notre identité, et qu’il faut donc
la refouler, les désaccords ne portant que sur la méthode.

En second lieu, les solutions envisagées passent toutes par
l’expulsion
partielle ou totale des personnes jugées indésirables. En 1942, cette
expulsion prend la forme d’une livraison aux autorités occupantes. En
2006, les intéressés sont renvoyés dans des pays dont certains sont
soumis à des dictatures impitoyables, dont d’autres sont ravagés par la
guerre civile, dont tous sont marqués par le sous-développement, le
sous-emploi et la pauvreté. Bien entendu, le résultat final est
infiniment moins tragique aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est
caractéristique, c’est que, dans les deux cas, l’administration
française se désintéresse entièrement de ce résultat : littéralement,
ce n’est plus son affaire. On a soutenu qu’en 1942 les autorités
françaises ignoraient le sort réservé aux Juifs par les nazis :
peut-être, mais leur ignorance même était le résultat d’une décision
réfléchie : elles ne voulaient pas le savoir. Il en est exactement de
même aujourd’hui : ce qui compte pour le gouvernement, c’est de se
débarrasser des hommes, des femmes et des enfants concernés ; sitôt la
frontière franchie, il ne s’estime plus responsable de rien et les
abandonne à leur destin en toute indifférence.

Pour expulser les gens, il faut d’abord s’assurer de leur personne.
Nous retrouvons ici la gamme des procédés que j’évoquais en
commençant. C’est que dans ce domaine les analogies résultent de la
nature des choses ; la chasse à l’homme, surtout lorsqu’elle est
assortie d’objectifs chiffrés, implique l’utilisation d’un certain
nombre de techniques : rafles, convocations-pièges, interpellation des
enfants dans les écoles, internement administratif. Quelles que soient les
populations ciblées, le recours à ces techniques est inéluctable dès
lors qu’on prétend à l’efficacité. Il faut d’ailleurs admettre
que, sur ce point, le Ministre de l’Intérieur n’a guère innové par
rapport à ses prédécesseurs de l’époque de Vichy et de la guerre
d’Algérie et la police française n’a eu qu’à puiser dans ses
archives pour retrouver les bonnes vieilles méthodes.

En quatrième lieu, la mise en oeuvre de la répression et les dérives
qui
l’accompagnent suscitent inévitablement des protestations de caractère
moral ou humanitaire. Face à ces protestations, la riposte des
responsables est la même, en 2006 comme en 1942, et elle est double :
d’un côté, les autorités, nous disent-elles, ne font qu’appliquer la
loi, et les protestataires s’entendent reprocher leur incivisme. Par
ailleurs, pour désarmer les oppositions, les autorités introduisent des
distinctions à l’intérieur de la population frappée par la
répression. En 1942, le gouvernement de Vichy déclarait séparer le cas
des Juifs français, dont il prétendait vouloir sauver au moins la vie, de
celui des Juifs étrangers, livrés pieds et poings liés à l’occupant.
De même aujourd’hui, Maître Arno Klarsfeld, l’ineffable médiateur
promu par le Ministre de l’Intérieur, insiste sur l’opportunité
d’opérer un tri, une sélection, entre les familles qui ont des attaches
avec la France et celles qui n’en ont pas, l’expulsion de ces
dernières n’appelant aucune objection de sa part.

Entre 1942 et 2006, les éléments de continuité sont donc nombreux,
et il
est d’autant plus légitime de les mettre en évidence que, comme les
historiens l’ont aujourd’hui démontré, la politique anti-juive du
gouvernement de Vichy ne lui a nullement été dictée ni imposée par
l’occupant, même si elle comblait ses voeux. C’est d’eux-mêmes et
spontanément que le gouvernement, l’administration et la police de Vichy
ont offert et apporté leur concours aux autorités allemandes, notamment
sous le prétexte proclamé de préserver la souveraineté de l’Etat sur
le territoire national : ils ne sauraient donc excuser leur conduite au nom
de la contrainte ou de la « force majeure ». La comparaison est donc
légitime avec la politique présente, dont l’origine « française »
n’est pas discutée.

Si les événements suivent leur cours actuel, il est vraisemblable
que
les
analogies iront jusqu’à leur terme et que, dans trente ou quarante ans,
des cérémonies de repentance seront organisées pour déplorer et
désavouer la politique d’immigration pratiquée actuellement. Plutôt
que d’attendre un tel dénouement, ne serait-il pas préférable de
renforcer dès aujourd’hui la résistance à cette politique, en
attendant d’y mettre fin dès que l’évolution de l’opinion le
permettra ?

Emmanuel Terray [1]
Cedetim/Cmil (Cercle Migrations et Liberté)
Octobre 2006


voir également à ce sujet :
- Expulsions, de l’inacceptable à l’insupportable
- Lettre envoyé au prefet de l’Ain
- Arrêt sur Images : Libé, les rafles, Guy Môquet, et Monseigneur Saliège

[1Emmanuel Terray, ethnologue et directeur d’études à l’Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Après ses études de philosophie à
l’ENS, notamment sous la direction de Louis Althusser, et l’agrégation,
Emmanuel Terray se tourne vers l’anthropologie. Il travaille d’abord à
l’Institut de sciences politiques de Paris, puis à l’Université d’Abidjan
dont il est l’un des professeurs. C’est en Côte d’Ivoire, en pays dida,
qu’il mène sa première enquête de terrain, avant d’entamer, en 1967, une
nouvelle recherche sur la royauté abron. Nommé doyen de l’École des lettres
de l’Université d’Abidjan, il poursuit de front ses activités de recherches,
d’enseignement et d’administration jusqu’en 1968, l’année où il doit quitter
son poste, en raison de sa sympathie pour les étudiants contestataires en
Côte d’Ivoire et en France. De retour à Paris, il enseigne à l’Université de
Paris 8. En 1984, il soutient sa thèse de doctorat d’Etat, dans laquelle il
propose une analyse dynamique de l’histoire du royaume abron. Bien au-delà
de la monographie historique, cette thèse un véritable traité
d’anthropologie politique. Emmanuel Terray dirigera le Centre d’études
africaines (EHESS-CNRS) entre 1984 et 1991. Il passera ensuite trois années
à Berlin, en qualité de chercheur, puis rejoindra le Centre d’anthropologie
des mondes contemporains. Il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme,
et à ce titre comme à celui que lui confère son expérience de scientifique,
collabore à de nombreuses commissions.
Après plusieurs ouvrages d’anthropologie, il a publié Lettre à la fugitive,
Odile Jacob, 1988 ; La politique dans la caverne, Seuil, 1990 ; Le troisième
jour du communisme, Actes Sud, 1992 ; Une passion allemande, Seuil, 1994 ;
Clausewitz, Fayard, 1999 ; En substance, Fayard, 2000, Traversées, avec
Jean-Paul Colleyn, Bruxelles, Labor, 2005, Face aux abus de mémoire. Préface
de Christian Bromberger, Arles, Actes Sud, 2006.

mardi 10 octobre 2006.

Détail d’une affiche annonçant un cycle de projections débats sur Les Justes -

et ceux qui ont caché des enfants juifs.
http://www.memorialdelashoah.org


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