Le Télégramme : Lannion (22) - Sans-papiers. S'écrire un futur en Trégor

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Lannion (22) - Sans-papiers. S'écrire un futur en Trégor

 

S’écrire un avenir. Si possible en français. Et si possible à Lannion. C’est ce que rêve de faire la famille albanaise qui, frappée par une double vendetta, prie pour éviter l’expulsion.

par Arnaud Morvan

Ye souis»; «tou es»; «il est»... 18h, mardi soir à Ker-Uhel. Attablés dans l'appartement aux murs canaris, Veli, Lumturi, Fatbardh, Ardith, Enisa et Ditmira font un dernier effort de prononciation. Dur, dur, pour la famille Fregjaj de se conjuguer au présent. Surtout sans accent! À la baguette, Dominique, bénévole de l'association Lire et écrire, déploie des trésors de patience pour faire rentrer la leçon. L'auxiliaire «être», ce n'est définitivement pas de la tarte! Bien plus difficile à décliner en tout cas que ce «Alain Delon» chérie par Madame, ce «Platini» cité par Monsieur et l'incontournable «Zinédine Zidane» évoqué par les fistons fans de foot. Mais demain, après-demain et la semaine qui vient, on recommencera. Jusqu'à ce que la langue de Molière devienne familière. Un passeport pour l'intégration. Et un gage de bonne volonté qui sera arboré le temps voulu devant les autorités qui rechignent à accorder l'asile à ces Albanais retrouvés à même la rue, par une nuit glaciale de novembre.

Par terre à Saint-Brieuc

La scène s'est produite à deux pas d'ici. À Saint-Brieuc, à quelque 2.500km de Shkodra (Nord de l'Albanie, 85.000 habitants), ville quittée à toute hâte pour ce qu'elle a de plus fameux, ou presque: son culte de la vendetta. En pleine capitale des Côtes-d'Armor, c'est la police qui a découvert les corps grelottant, étendus par terre. Interceptés un peu plus tôt à Quimper, la famille sans papiers n'avait pas d'endroit où aller. À la hâte, les fonctionnaires vont leur trouver un centre d'accueil. Avant que, début décembre, les six demandeurs d'asile ne soient pris en charge par la Maison de l'Argoat, à Guingamp, puis par l'association Kerlann à Lannion. Et bien entendu, par le Collectif des sans-papiers du Trégor-Goëlo, mobilisé dès la première heure, ou presque, pour sortir de l'impasse la famille menacée de mort.

«On préfère encore la prison»

Tout juste rentrée de l'école Woas-Wen où elle suit les cours de CM1, Enisa, 12 ans, écoute sans mot dire le récit de l'exode qui se noue en anglais, après la leçon de français. C'est Ditmira, sa jeune belle-soeur de 20 ans, qui joue les interprètes. Émus d'être objets de toutes les attentions, et de susciter autant de questions, Veli, 54 ans, ancien convoyeur de fonds, et Lumturi, 48 ans, son épouse cuisinière, multiplient les remerciements et répètent à ceux qui douteraient encore, que l'exil n'a rien d'intéressé. «Nous avions une vie normale, une maison, un travail», raconte Veli. «On a tout laissé derrière nous. Nous renvoyer dans notre pays, c'est nous conduire à la mort. On préfère encore être emprisonnés ici que de retourner là-bas». Là-bas, c'est où règne le Gjakmarrje, loi sans pitié qui rime avec sang versé. «On a vécu trois mois enfermés. On avait peur. Enisa pleurait tout le temps. Et puis le 20novembre au soir, après avoir vendu notre voiture et nos deux motos, on est partis avec 13.000€ en poche pour payer les passeurs. On n'avait pas de plan». Si ce n'est le fol espoir de sauver sa peau.

600 € par mois

Fatbardh et Ardith, les frangins de 24 et 20 ans, écoutent, occupant comme ils peuvent leurs mains d'ébénistes condamnées au repos forcé. Lumturi, leur mère, réprime son émotion en levant une énième fois les yeux au plafond. Derrière elle, le seul regard insouciant est celui d'Hannah Montanah. Une héroïne de série TV, dont est fan Enisa. C'est que le séjour où chacun se retrouve (l'appartement est mis à disposition par le CCAS) est aussi la chambre à coucher de la petite et de son frère. Alors parfois, pour se changer les idées, Enisa va dormir chez ses nouvelles copines d'école. Ça rend le quotidien plus acceptable. Tout comme les 600€ que le collectif alloue à la famille qui, sans ça, vit notamment de l'aide des Restos du Coeur. Prêts à poser bagage en Trégor, les Fregjaj aimeraient se fondre dans le paysage. Le plus sûr moyen d'échapper à la communauté albanaise expatriée en France. Car la vendetta, qui se conjugue à tous les temps et tous les modes, s'exporte aussi facilement que le malheur.


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mardi 6 mars 2012.

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