Témoignage d'un médecin qui a rencontré la famille Raba début mars 2007 au Kosovo

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Témoignage d'un médecin qui a rencontré la famille Raba début mars 2007 au Kosovo

 

J’ai pris connaissance de l’histoire de la famille RABA par la presse au cours des derniers mois.

Je décidai de me rendre à Rahovec au Kosovo, afin de juger par moi même et, si nécessaire, apporter un peu d’aide. La famille m’a reçu trois jours .Je suis médecin. J’ai été témoin d’une situation que je serais tenu, sous peine de graves sanctions et si je l’avais observé en France, de signaler aux autorités sanitaires.

« Dis Monsieur, tu vas m’aider à retrouver mon école ? après les vacances, je rentre au CE2 » me demande Quirim, l’aîné de huit ans, tandis que je viens de franchir le seuil de sa maison. Il joue avec son frère Dashnor, qui fête ses cinq ans ce premier mars, et ne laissera pas passer plus de deux heures, au cours de ces trois jours, sans parler de son école, à Gray .Les deux frères parlent français. Que français.

Et ils comprennent le français. Que le français. Et pas l’albanais que parle le grand père, tout au bonheur de pouvoir rendre souvent visite à ses petits enfants qu’il n’avait pas vu depuis cinq ans. Rendre visite. En silence. En effet, que dire, lorsque l’on ne se comprend pas ?

Et c’est encore plus poignant de voir la petite Dasha, trois ans, « parler » avec sa mère une « langue » qu’elles deux seules comprennent.« Je m’enferme souvent plus d’une heure aux toilettes pour pleurer, de rage autant que de tristesse » me dit le père, toujours morose lorsqu’il n’est pas abattu. « Pourquoi nous avoir accepté cinq ans en France, où nos deux derniers enfants sont nés, pour nous chasser alors que personne ne s’est jamais plaint de nous ? Quirim était un très bon élève pendant deux ans. »Les enfants ne fréquentent pas l’école à Rahovec, il y va de leur sécurité. Les parents ne sortent qu’exceptionnellement, terrorisés .La seule sortie des enfants, accompagnant le père ou la mère, est l’épicerie, à cinquante mètres de la maison, une à deux fois par semaine. Le quotidien s’égrène donc ainsi depuis trois mois, entre quatre murs que surplombe les clips de la télé parabolique.

« J’avais demandé une couche pour Dasha, mouillée avant le décollage à Toulouse. En réponse on m’a menotté et menacé du scotch sur la bouche. Un des dix policiers a fini par dénicher une couche dans l’avion avant l’arrivée à Tirana en Albanie. Nous y avons dormi dans un mobil home sur le tarmac, alors que huit policiers qui nous accompagnaient sont allés à l’hôtel. Le lendemain, un pilote albanais a pris les commandes à côté du pilote français. Il a dit aux policiers français que notre traitement était indigne » m’expliquera Sphresa, la mère.

Je suis reçu comme un prince dans cette maison. Je ne pourrai refuser la grande chambre au grand lit, tandis que la famille partagera les matelas à même le sol dans le séjour. Les repas sont très frugaux, néanmmoins préparés avec soin.

La santé et l’équilibre psychologique de ces trois enfants sont très menacés. Leur alimentation est très loin de ce qui est recommandé en France. Leur isolement social et linguistique est total. Aucun copain. Ils ne peuvent communiquer verbalement qu’avec le père et la mère, terrorisés. La famille d’une tante maternelle de Sphresa à qui nous avons rendu visite à Junik est albanophone strict. Quirim et Dashnor sont restés prostrés tout l’après midi durant cette visite. Que dire ? à qui ? et très vite tout le monde les « oublia » car ils ne comprenaient pas un mot.

Sur la route du retour de cette visite , de nuit, la panique s’est emparé des parents lorsqu’un barrage de la KFOR se présenta. Nous ne fûmes finalement pas arrêtés. Il n’y aurait eu aucun problème de toutes façons, puisque Jusuf et Sphresa disposaient d’une attestation de retour au Kosovo, dûment enregistrée par la MINUK. Ils n’en n’ont convenu que quelques heures plus tard, tant leur angoisse et leur isolement leur ont apparemment fait perdre une juste appréciation du réel.

Cette famille « surnage » psychologiquement en s’aggrippant les uns aux autres, blottis toute la journée entre leurs quatre murs. Les appels téléphoniques de France sont un rayon de soleil dans leurs ténèbres, peu importe ce qu’on leur dit au bout du fil. « c’est la France ! » crie Sphresa à chaque sonnerie, un sourire illuminant son visage. Puis ce visage s’éteint lorsqu’elle raccroche.

Au mépris de la charte internationale des droits de l’enfant dont la France est signataire, une circulaire ministérielle, honte à notre devise dont les trois mots font toujours rêver des milliards d’humains, honte à notre histoire et honte à notre culture, odieusement appliquée comme aux pires époques d’un passé récent que l’on se plaisait à croire révolu, a compromis l’avenir de trois enfants. Liberté, Egalité, Fraternité, trois mots étayés par plus de deux siècles d’histoire, a fort heureusement permis que les méthodes de ces époques soient tenues en échec. Force est de constater qu’elles ne sont pas mortes.

Je tenais à faire entendre la voix de ces trois enfants à l’avenir fauché par la trahison d’un Etat.

JM

6 mars 2007

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jeudi 8 mars 2007.

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