Regards : Fusillade : Clermont-Ferrand (63) passe tout près d'une affaire Méric

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Regards: Fusillade : Clermont-Ferrand (63) passe tout près d’une affaire Méric

 

Un marginal proche de groupes néonazis locaux fait feu en pleine rue sur des militants de la cause des sans-papiers : cela s’est passé vendredi à Clermont. L’enquête a été expédiée et l’affaire jugée hier... pour l’enterrer plus vite, à quelques semaines des municipales ?

source : Regards

« J’étais en train de boire une bière dehors, quand un type est arrivé en hurlant. » Quelques secondes plus tard, Marion reçoit un plomb dans le cuir chevelu alors qu’elle tente, avec une vingtaine de personnes, de se replier dans le squat associatif l’Hôtel des vils, à Clermont-Ferrand. L’assaillant tire à huit reprises.

Ce vendredi 18 janvier 2014, RUSF organise une soirée pour deux étudiantes arméniennes expulsées. Il est 23 heures quand Kevin Pioche, un jeune skinhead, tire avec un fusil à canon scié sur un groupe de personnes situé sur l’avenue de l’Union soviétique devant le lieu du concert. Outre Marion, Boris qui vit dans le lieu, reçoit huit impacts de plombs. Il sera opéré de la main le lendemain. Cassandre, étudiante, était présente dans ce groupe : « Il tirait en avançant. Tout le monde s’est barricadé dans le squat. » Les intentions étaient meurtrières. « Je l’ai vu, j’ai tilté et j’ai dit "on rentre". Et là, j’ai entendu des coups de feu », continue Marion. Les voisins alertent la BAC et les pompiers. L’assaillant fuit, récupéré par une voiture postée plus loin.

Attirail crypto-nazi

Le lendemain, le tireur se rend au commissariat. Il est jugé lundi 21 et condamné à deux ans de prison ferme. Pour l’avocat des victimes, Me Borie, « C’est le procès de la misère des désinsérés ». Kevin Pioche, ancien tatoueur, est en effet SDF depuis deux ans, et il a eu une vie difficile. C’est ce qu’il a expliqué à la barre. Son quotidien : chasser les antifas, monter sur les toits de la ville – on le voit en photo au dessus de la place de Jaude.

Sa page Facebook – disparue depuis hier – affiche un attirail crypto-nazi hétéroclite. Des photos le montrent entouré de jeunes rasés à croix celtique et blouson noir. Se surnommant "Krakow", qui signifie Cracovie (près d’Auschwitz), ou "El muerte", il arbore un drapeau fleur de lys et, clairement, ses convictions "anti-antifas". Le 11 janvier, il modifie sa page en affichant l’image d’un cagoulé. « Wir sind die skins », peut-on lire en allemand (« Nous sommes les skins »). Elle mentionne ailleurs "Exécuteur à Waffen SS volontaire". Des signes avant-coureurs de son passage à l’acte ?

Selon les victimes, qui ont porté plainte, Kevin était un individu connu en ville et plusieurs incidents avaient eu lieu ces derniers mois, comme la présence bruyante de groupes identitaires perturbant des Cercles de silence, ces rassemblements de protestation contre l’enfermement des immigrés. Pour un membre de la CNT : « C’est depuis la projection de Welcome (ndlr : le film sur un migrant qui tente de passer en Angleterre), à l’occasion de laquelle les fachos avaient affiché des bandeaux "Goodbye", que la tension est montée à Clermont-Ferrand ». À la Ligue des droits de l’homme, on évoque des manifestations de soutien aux étrangers "encadrées" par des fascistes. Une technique très usitée à Lyon, place forte des Identitaires...

Les tensions tragiquement illustrées par le meurtre de Clément Méric à Paris, en juin 2013, n’épargnent plus l’Auvergne. Un drame dont on n’est pas passé loin à Clermont, résume Me Borie.

Une opération préméditée ?

Du côté des plaignants, on s’étonne que la police et la Justice aient banalisé l’affaire, alors qu’aux yeux de tous, elle résulte d’un contexte qui se dégrade de façon alarmante. Marion parle « d’une agression politique », mais lorsqu’elle a déposé plainte, le policier l’a détournée de cette qualification [1], imité plus tard par l’avocate du prévenu.

Me Borie subodore pourtant que l’opération avait des complices, car le soir du forfait, Kevin a été récupéré par une Twingo blanche. Pour lui, il ne s’agit pas d’un coup de colère, mais « d’une opération plus organisée. » À en croire un militant antifa qui a souhaité conserver l’anonymat, « Pioche a été lâché en amont du boulevard et repris par la Twingo blanche. À l’intérieur, j’ai reconnu des membres de Génération identitaire. C’est clairement une attaque politique contre le concert RUSF. Pioche est le Lumpen de la bande. Les autres sont des fils de bourgeois. » D’après Didier, un autre témoin, « Pioche squattait à Chamalières, dans sa famille skinhead. » Boris renchérit : « Il y avait des menaces sur les réunions RUSF. Je reste persuadé que la stratégie de la comparution immédiate sert à éviter de montrer que c’était une véritable attaque concertée. »

Devant les questions du procureur sur ses opinions politiques, Kevin s’est renfrogné, lâchant : « J’ai pas envie de le dire. » Le procureur a demandé quatre ans ferme. Au vu des peines prononcées habituellement pour des faits de ce genre, Cassandre et Marion ont trouvé celle-ci plutôt légère.

Évacuer l’affaire, vite

La presse, dans un premier temps, est restée prudente. Le journal La Montagne a estimé qu’il n’y avait aucune certitude sur l’appartenance du prévenu à un groupe d’extrême droite, RTL affirmant le lendemain qu’un skinhead avait tiré sur deux passants... Pourtant, ce jeune chômeur auquel on peut trouver des circonstances atténuantes, est bel et un bien un militant d’extrême droite qui faisait le coup de poing dans une ville où se déroulent de nombreuses actions ciblant les immigrés : chant de faux muezzin le matin, distribution de tracts pro-chrétiens dans les rues entourant la cathédrale…

Reste que le parquet a bouclé le dossier très rapidement et que la police n’a pas recherché la voiture, ni entendu les plaintes des autres participants. Comme si cette affaire devait être enterrée rapidement. Il est vrai qu’au pays des bougnats, et de Brice Hortefeux, les frontières entre FN et UMP ne sont plus étanches – comme en témoigne le passage de François Barrière, ex-FN et ex-MNR, sur la liste de Jean-Pierre Brenas, candidat UMP qui a attiré avec lui Gilles-Jean Portejoie, ex-socialiste, à la mairie.

À deux mois des municipales, il était peut-être délicat de trop exposer une telle affaire à Clermont-Ferrand.

Notes

[1] Edit du 23/01, 23h30, par la rédaction : selon des précisions apportées par l’intéressée, l’officier de police a en réalité mis en doute le fait qu’elle ait vu le fusil à canon scié dans la main de l’agresseur, et par ailleurs refusé de consigner l’immatriculation de la voiture au motif qu’elle ne l’avait pas relevée elle-même. Elle a également tenu à préciser que, opposée aux peines carcérales, elle n’avait pas souhaité une condamnation plus lourde, et qu’il lui avait été seulement rapporté que, pour des faits de ce genre, sa durée aurait pu être plus longue.


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vendredi 24 janvier 2014.

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