Charlie Hebdo : Désunion albanaise, expulsion lannionnaise

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Désunion albanaise, expulsion lannionnaise

 
source : Charlie Hebdo

09 avril 2014

La famille Fregjaj arrive à Lannion en novembre 2011. Elle se compose alors de six personnes : Véli et sa femme, Lumturi, leurs fils, Fatbarth (24 ans) et Ardit (19 ans), leur fille Enisa (11 ans) et la femme de Fatbarth, Ditmira (19 ans). La famille a quitté l’Albanie pour fuir le Kanun, une vendetta qui menace de mort tous les membres d’une famille. Il s’agit de ce sinistre « code de l’honneur », en vigueur dans le nord de l’Albanie, et qui prime sur la loi d’un pays au pouvoir en complète déliquescence et par ailleurs gangrené par la corruption. 

Au nom du Kanun, on impose la « reprise du sang » (Gjakmarrja) en cas de meurtre ou d’atteinte à « l’honneur ». La faute d’un individu doit être payée par les siens, soit par la réclusion à vie, soit par la mort d’un ou plusieurs des membres de la famille, sauf réconciliation devant une commission ad hoc. En Albanie, des centaines de personnes vivent actuellement terrées dans leur logement (les enfants ne sont pas scolarisés, des amis doivent apporter à manger aux reclus…) et des meurtres sont régulièrement commis au nom de la Gjakmarrja.

Retour en arrière : en Albanie, Fatbarth Fregjaj, le fils aîné de Véli et Lumturi, est fiancé à Anisa Agrusha depuis deux ans. Leurs relations se sont dégradées quand il rencontre Ditmira Ramaj, dont il tombe amoureux. Il rompt ses fiançailles. Terrible atteinte à l’honneur de la famille de sa fiancée, au point qu’elle menace la famille du jeune homme d’un Kanun, la condamnant alors à la « réclusion volontaire ». Les choses s’aggravent lorsque la famille Agrusha apprend qui est la nouvelle élue : le père de Ditmira, dix ans auparavant, a tué au cours d’une dispute un membre de la famille Agrusha, meurtre pour lequel il a été condamné à dix ans de prison. Il a été libéré au bout de huit ans. Pour les Agrusha, double raison à la Gjakmarrja !

Les pères du nouveau couple font appel à des conciliateurs, mais la famille Arusha refuse leurs propositions et confirme ses menaces de mort sur l’ensemble de la famille de l’ex-fiancé. Après plusieurs mois de réclusion, celle-ci se résout à fuir l’Albanie pour la France, « pays démocratique dont le peuple a la réputation d’être accueillant ».

Les Fregjaj possèdent une maison dans leur pays, chacun travaille ou suit des études : Véli est convoyeur de fonds, Lumturi cuisinière, Fatbarth et Ardit menuisiers, Ditmira est en troisième année d’études d’infirmière et Anisa a d’excellents résultats scolaires. Les Fregjaj abandonnent tout et payent un passeur, qui conserve leurs papiers. Après plusieurs jours d’errance à Quimper et à Saint-Brieuc, où ils dorment dans la rue, ils échouent à Lannion. 

La ville les accueille dans un petit logement, où ils vivent aujourd’hui à huit, après les naissances d’Enes, en 2012, et de Reissa, en 2014. Ils n’ont pas l’autorisation de travailler et n’ont plus droit à aucune allocation. Ils ne survivent donc qu’avec l’aide de bénévoles. Toutes leurs demandes de droit au séjour et tous leurs appels ont été rejetés successivement par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), la préfecture et le tribunal administratif de Rennes, au motif qu’ils n’apporteraient pas la preuve du sérieux de la menace de mort qui pèse sur eux, qu’ils n’auraient pas fait appel à la police et à la justice albanaises pour les protéger, et n’auraient pas prouvé qu’il était nécessaire pour eux de rester en France pour des raisons médicales ou humanitaires !

Pourtant, la réalité de l’application de la Gjakmarrja en Albanie est largement documentée par quantité de reportages, notamment télévisés, qui listent les très nombreux assassinats commis au nom du Kanun, et les Fregjaj sont bien l’une de ces familles condamnées à mort, ou à la réclusion à vie, comme l’atteste le certificat de la « commission nationale de réconciliation », qu’ils ont produit.

Ils n’ont pas eu recours aux services régaliens de l’État albanais ? Quoi d’étonnant à cela, au vu de la corruption de la justice et de l’incapacité notoire de la police à les protéger.

Quant à la nécessité de rester en France pour des raisons médicales ou humanitaires, à quoi d’autre attribuer les cauchemars de la petite-fille et les ennuis de santé de sa grand-mère, sinon à l’inquiétude continuelle d’être expulsés, et au stress extrême qu’elle cause ?

Enfin, les deux petits, Enes et Reissa, sont nés à Lannion et Enisa est une excellente élève du collège Le Goffic. Tous cherchent à s’intégrer : cours de français, participation aux jardins collectifs, aux ateliers de cuisine du centre social, etc.

Pour les Lannionnais, qui les apprécient et ont pris les Fregjaj sous leur protection, l’idée qu’on puisse les expulser, et donc potentiellement les condamner à mort, est tout simplement insupportable.

• Pétition pour la famille Fregjaj : http://resf.info/article49571.html 

 

Sale temps pour Guillaume (voir « L’Expulsé » du 4 avril, charliehebdo.fr/news/expulse-1156.html) : dimanche 6, il a fallu le concours d’une dizaine de personnes pour l’extraire du centre de rétention, tant il s’opposait par tous les moyens à son départ. Il a été embarqué dans l’avion avant les autres passagers, menotté et ligoté. Les flics de l’escorte n’arrivaient pas à le calmer. Dès qu’il apercevait quelqu’un, il tentait de crier : « Je n’ai pas tué, je n’ai pas volé ! » Mais sa voix était trop faible, on ne l’entendait presque pas. Le commandant de bord a demandé à faire descendre ce passager malgré lui, mais un commissaire de police a finalement réussi à le calmer. Une avocate d’origine ivoirienne a suivi toute la scène et a promis à Guillaume qu’elle ferait un rapport complet dès son retour en France. Il a souffert de ses liens trop serrés pendant tout le voyage et son corps est toujours douloureux. 

À son arrivée à Douala, il a été relâché sans passer par la case prison locale. Son père et plusieurs de ses frères l’attendaient…

À l’aéroport, Mariame, sa compagne, disait entre deux sanglots : « Tu sais, […] c’est comme pour un décès. »

 

vendredi 11 avril 2014.

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