Collectif de l'ASE de Nantes : la prise en charge des MIE en Loire-Atlantique, entre lutte et désespoir des travailleurs sociaux

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Collectif de l'ASE de Nantes: la prise en charge des MIE en Loire-Atlantique, entre lutte et désespoir des travailleurs sociaux

 

Pour télécharger ce document, c’est en bas de l’article que cela se passe !


Quelques nouvelles toutes fraîches de ce collectif :
"Dans notre établissement nous sommes contents de quelques résultats de notre bataille : tous nos MIE devenant majeurs depuis janvier 2014 et qui passaient des examens cette année on pu rester dans nos structures jusqu’au 15 juillet. Il a fallu au début se battre au cas par cas puis la mesure a été étendue à tous. Et ils ont tous réussi leur CAP ou BP ou BAC PRO !


Nous partons sur une nouvelle bataille, faire en sorte que ceux qui ont réussi à valider leur année de première bac pro par un BP puissent aller en terminale bac pro alors que le conseil général souhaite qu’ils aillent dans le monde du
travail...
Que d’énergie perdue ! mais nous sommes déterminés à ne pas lâcher.
Et le fait ce texte soit publié sur le site de RESF donnera crédit à notre engagement à refuser que ces jeunes sortent du dispositif de la protection
de l’enfance auprès de nos chefs de service et de la direction.


Mineurs Isolés Etrangers


Vous allez trouver ci-joint un petit dossier venant faire état de la prise en charge d’une population appelée « mineurs isolés étrangers ». Comme son nom l’indique, il est question de jeunes de moins de 18 ans, de nationalité étrangère et sans aucune famille (ni père, ni mère, ni frère, ni oncle, ni cousin...) sur le territoire français.


Parmi les différents publics qu’accompagnent les travailleurs sociaux, les mineurs isolés étrangers ont un statut à part. Non seulement parce qu’ils sont étrangers et jeunes, avec toute la complexité due à cet âge, mais parce que l’accès à la majorité vient remettre en question tout le travail accompli jusque-là. À dix-huit ans, le jeune peut être expulsé ou retourner à l’errance, quand les mesures dont il bénéficiait s’arrêtent faute de financement. Comment travailler avec cette population si particulière ?


Nous allons vous situer brièvement le contexte juridique. Nous redirons en quelques mots qui sont ces enfants. Et nous terminerons par certaines pratiques appliquées sur le département (44) qui nous interpellent, en tant que professionnel du social mais aussi et surtout humainement en tant qu’individu à part entière. Ce sont des parcours de vie errant entre des barrières administratives, une politique d’immigration et une inhumanité.


1 - Que dit la loi française ?


La Convention relative aux droits de l’enfant est votée en 1989 par de nombreux dirigeants du monde entier. En France elle s’applique à tous les mineurs, quelque soit leur nationalité. Par ailleurs, La protection sociale, depuis les lois de décentralisation de 1986, est du ressort des conseils généraux. Et depuis la loi du 5 mars 2007, Le Président du Conseil Général devient le chef de file de la protection de l’enfance.


Article L112 - Loi n°2007-293 du 5 mars 2007 - art. 1 JORF 6 mars 2007 . La protection de l’enfance a pour but de prévenir les difficultés auxquelles les parents peuvent être confrontés dans l’exercice de leurs responsabilités éducatives, d’accompagner les familles et d’assurer, le cas échéant, selon des modalités adaptées à leurs besoins, une prise en charge partielle ou totale des mineurs. Elle comporte à cet effet un ensemble d’interventions en faveur de ceux-ci et de leurs parents. Ces interventions peuvent également être destinées à des majeurs de moins de vingt et un ans connaissant des difficultés susceptibles de compromettre gravement leur équilibre. La protection de l’enfance a également pour but de prévenir les difficultés que peuvent rencontrer les mineurs privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille et d’assurer leur prise en charge.


Article L111-2 du Code l’action sociale et des familles modifié par Loi n°2006-911 du 24 juillet 2006 : « Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations des prestations d’aide sociale à l’enfance ...  »


Décret n° 75-96 du 18 février 1975 qui fixe les modalités de mise en œuvre d’une action de protection judiciaire en faveur de jeunes majeurs, promulgue suite à la loi du 5 juillet 1974 abaissant l’âge de la majorité de 21 à 18 ans, est toujours en vigueur. La protection judiciaire, qui revêt toujours un caractère exceptionnel, est accordée par le juge des enfants à certaines conditions mais ne peut être appliquée faute de moyen financier. Par contre, (Article L222-5 du Code de l’Action Sociale et des Familles ) « Sur décision du Président du Conseil général peuvent être également pris en charge à titre temporaire par le service chargé de l’aide sociale à l’enfance les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui éprouvent des difficultés d’insertion sociale faute de ressources ou d’un soutien familial suffisants. »


Depuis 2004, tous les jeunes de 18 à 24 ans (moins de 18 ans à titre exceptionnel) résidant en Loire Atlantique depuis au moins 12 mois, en besoin d’un soutien éducatif peuvent bénéficier d’un Contrat de Soutien à l’Autonomie des Jeunes (CSAJ). Il est financé par le Conseil Général. Il s’agit d’un contrat pouvant être assorti d’une aide financière d’une durée maximale de 6 mois (renouvelable) qui a pour objectif de vous aider ponctuellement à réaliser un projet (logement, santé, formation, emploi...). Aujourd’hui, les mineurs isolés étrangers peuvent éventuellement prétendre, s’ils justifient de plus d’une année de présence sur le département à accéder à un CSAJ insertion. Cela se traduit par une enveloppe financière qui sera allouée au jeune sur quelques mois. Par contre, si le jeune majeur est de nationalité française, il peut prétendre à un CSAJ protection qui lui garantit un accompagnement éducatif, un logement et une allocation pour vivre.


2 - Qui sont les mineurs isolés étrangers ?


Juridiquement, les mineurs isolés étrangers (Mie) n’ont pas besoin de titre de séjour et, en tant que mineurs, ils ne sont pas expulsables. Selon certaines sources, les MIE ne représenteraient que 3 % des effectifs globaux des mineurs protégés sur le territoire métropolitain. Mais ce chiffre est contestable car il existe peu d’outils statistiques. Malgré leur présence incontestable sur le terrain et dans le discours politique, les mineurs isolés étrangers n’ont pas fait l’objet de nombreuses études en France.


Ces mineurs ne constituent pas un groupe homogène. Mais personne ne fuit son pays s’il n’y est contraint : la pauvreté, la situation politique, la guerre, des catastrophes naturelles, ajouté au risque de mort, sont des facteurs importants de ces mouvements de populations.


De nombreux mineurs isolés étrangers arrivent en France sans document d’état civil (sans passeport, sans carte d’identité ou sans acte de naissance), or leur prise en charge au titre de la protection de l’enfance est conditionnée par la preuve de leur minorité. La minorité peut être prouvée par des documents d’état civil, par une évaluation sociale et éventuellement par des examens médico-légaux.


La circulaire TAUBIRA du 31 mai 2013 émanant du Ministère de la Justice prévoit notamment une indemnisation par l’Etat pour les cinq premiers jours de recueil des MIE (sur la base de 250 € par jour et par jeune). En contrepartie, le département doit accueillir de façon inconditionnelle le jeune pendant cette phase de "mise à l’abri-évaluation-orientation" qui doit permettre de vérifier la réalité de la situation de minorité et d’isolement ouvrant droit à ce statut de mineur étranger isolé.


« Les garanties juridiques liées à l’état de minorité nécessitent qu’en cas de doute sur les déclarations de l’intéressé, il soit procédé à une vérification de celle-ci.
L’évaluation de la minorité s’appuie sur la combinaison d’un faisceau d’indices :
- entretiens conduits avec le jeune par un personnel qualifié dans le cadre d’une approche pluridisciplinaire (...)
- vérification de l’authenticité des documents d’état civil qu’il détient (...). Il n’y a pas lieu de remettre en cause l’appartenance au mineur des documents administratifs qu’il présente et dont l’authenticité n’est pas contestée.
- Si le doute persiste au terme de cette étape et seulement dans ce cas, il peut être procédé à une expertise médicale de l’âge sur réquisition du parquet.
 »


Sur ce dernier point, il parait important de préciser que la Loire-Atlantique pratique le recours aux tests osseux. C’est un outil approximatif, se fondant sur des tables de référence anciennes et non adaptées et ne prenant pas en compte l’histoire ethnique et culturelle du mineur, la méthode de l’expertise osseuse est très contestée. Il est admis le principe d’une marge d’erreur conséquente de plus ou moins 18 mois s’agissant de ces expertises.


3 - Les missions du travailleur social auprès des M.I.E.


Les missions devraient être les mêmes que pour le reste des mineurs accueillis au titre de la protection de l’enfance et pourtant ce n’est pas le cas. La priorité devrait être d’accueillir et d’encadrer éducativement ces jeunes qui ont entre 10 et 20 ans, avant qu’ils ne sombrent dans l’errance ou qu’ils ne tombent entre les mains de réseaux de délinquance et de prostitution. Bien qu’ils relèvent de la protection de l’enfance, les mineurs isolés étrangers sont rarement traités comme des enfants en danger...


L’une des missions du travailleur social est d’accueillir. Accueillir l’autre qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, le reconnaitre comme il est, avec ce qu’il est, ce qu’il amène, une histoire, une culture, un projet....
Le protéger, seconde mission du travailleur social, car le mineur isolé étranger est un mineur sans famille sur le territoire français et donc plus vulnérable.
Accompagner, troisième mission, et non pas des moindres, c’est à dire pouvoir mener le jeune à ce que ses projets se réalisent. Et que l’on soit bien d’accord, la protection de l’enfance n’est valable que pour les mineurs.


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En janvier, après un parcours en protection de l’enfance, nous avons réalisé « la mise à la rue » de Rachid, 18 ans et 2 jours. Il a été « dépoté à la rue » car nous ne pouvons pas parler d’accompagnement. Nous avons clôturé le suivi éducatif en laissant Rachid, avec comme cadeau d’anniversaire : un sac de voyage et un duvet. Il est parti temporairement dans un squat insalubre où s’entassent plusieurs personnes. La loi française lui indique qu’au vu des accords signés avec son pays, quand bien même il est une promesse d’embauche, il doit d’abord prouver 5 années de clandestinité avant de formuler une première demande de régularisation. -----------------------------


La limite actuelle dans l’exercice de notre fonction est que le département de Loire-Atlantique opte pour la mise en place d’une protection de l’enfance à deux vitesses : une pour les mineurs d’origine française et une autre pour les mineurs isolés étrangers.


Bien qu’ils soient la plupart du temps accueillis et hébergés dans des lieux communs où ils se côtoient, les accompagnements que nous sommes amenés à réaliser sont bien différents.


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Dans la même journée, Alexandra, 16ans, et Nicolas, 16ans, partent du foyer. L’une va vers un gite pour une semaine. L’autre est déposé à l’hôpital pour une série d’examens suite à un appel de la police. Toujours sans nouvelle de Nicolas le soir, nous rappelons les services de police qui nous apprennent la garde à vue de Nicolas et une injonction de retour à la frontière (OQTF de 48h). Deux jours plus tard, Michel interroge un éducateur : « quand est ce que Nicolas et Alexandra rentrent de vacances ?  »
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Cette situation fait violence en premier à Nicolas qui s’est fait « abusé » sur un pseudo-accueil en protection de l’enfance. Mais également aux autres jeunes accueillis (étrangers ou non) et aux éducateurs.
Dans la réalité, comment pouvons-nous accueillir un jeune sachant qu’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) peut être ordonnée à tout moment jusqu’à leur majorité ? Notre réponse : ce n’est pas possible surtout lorsqu’il vient s’inscrire quelques jours sur un petit collectif, avec d’autres jeunes, et qu’il participe à la vie quotidienne. Pourquoi leur laisser croire que leur inscription en FRANCE est possible ?


Par ailleurs, la préfecture de Loire Atlantique s’était engagée à ne signer que des retours à la frontière sous 30 jours. De cette manière, ils pouvaient, dans la limite de leurs ressources, faire appel s’ils le souhaitaient. Or ce n’est pas systématiquement appliqué.


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Abidal est accueilli depuis trois semaines sur un collectif d’adolescents. Abidal est bengladais et en possession de documents attestant qu’il est né en 1998, ce que confirme son apparence physique. Jeudi soir, les services de police convoquent Abidal dans leurs locaux. Selon leur enquête ses papiers sont faux. Ils lui font ensuite passer des examens médicaux. Contre toute évidence, il est déclaré majeur. Le service médico-légal estime Abidal non pas à 16 ans mais à 18 ou 19 ans. Abidal subi un rappel à la loi et s’en suit une garde à vue. Le vendredi après-midi, il sort des services de Police qui le mettent à la rue avec une OQTF de 48h. Comment peut-il faire un recours sous 48h un week-end sachant que la première démarche est de se mettre en contact avec un avocat ? -----------------------------------------


Dans la réalité, comment pouvons-nous protéger un mineur isolé étranger ? Notre réponse : nous ne le pouvons pas, nous ne le pouvons plus. Nous ne pouvons plus lui garantir qu’il sera protégé en étant accueilli au titre de la protection de l’enfance. Un test osseux, une convocation au commissariat pour vérification de papiers et c’est la rue qui vous attend à la sortie.


Sur un autre volet, se sont des jeunes empreints de parcours relativement traumatisants. Ces suivis sont différents et justifient un cas par cas mais majoritairement, se sont des prises en charge justifiant un accompagnement sur le plan psychologique et sur le plan transculturel. Massivement nous observons des troubles du sommeil et des troubles alimentaires. En d’autres termes au lieu de soutenir des enfants déjà bien abîmés par la vie, nous nous retrouvons à leur faire subir injustices sur injustices.


Comment pouvons-nous accompagner un mineur isolé étranger ? D’abord, nous devons avoir la preuve de sa minorité, le décret indique 5 jours, dans les faits les départements prennent le temps qu’ils souhaitent.
A partir du moment où le jeune est déclaré mineur (parfois un mois après son accueil), nous pouvons commencer l’accompagnement auquel il a droit et ce, jusqu’à sa majorité.
Mais, rapidement, nous sommes confrontés à d’autres barrières :
- difficulté de les inscrire dans notre système scolaire surtout quand ils ont plus de 16 ans. Dans la grande majeure partie des situations, depuis un an environ, l’éducation nationale oriente les Mie vers des dispositifs pour élèves en échec scolaire.


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Oumar, jeune guinéen, s’était idéalisé un parcours scolaire dans une faculté française. Il a rêvé d’une école bienveillante et qui lui permette de s’illustrer dans de longues études. Mais cela est totalement illusoire, à moins de pouvoir continuer des études en étant à la rue.
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- difficulté de pouvoir répondre à leur projet professionnel, l’objectif principal étant qu’ils puissent à 18 ans pour être des adultes, se nourrir, se loger, de manière autonome, nous ne demanderions pas ça à nos propres enfants. Ils accèdent la plupart du temps à des formations courtes, qualifiantes qui ne les animent pas plus que ça mais elles leur permettront peut-être de pouvoir se débrouiller seul à leur majorité, si leur situation est régularisée, bien entendu.


De nombreux établissements ou filières professionnelles ferment leurs portes pour les jeunes de plus de 16 ans. Et ce, malgré la motivation qui anime ces enfants. Ce ne sont pourtant pas des éléments perturbateurs de classes. Paradoxalement, ces jeunes migrants doivent prouver une bonne intégration scolaire pour obtenir un titre de séjour ! Et à savoir que l’autorisation de travail n’est nullement accordée de droit.


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Par courrier, l’équipe éducative reçoit une OQTF sous 30 jours pour Hugo. Il est Bangladais. Hugo est arrivé il y a déjà quelques années sur le territoire. Il est en apprentissage et son employeur est satisfait du travail qu’il fourni. A sa majorité, il y a quelques mois, il a reçu une aide de soutien du département. Mais aujourd’hui c’est sa demande de titre de séjour à la préfecture qui est refusée pour « intégration insuffisante » !?
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Un autre paradoxe est le financement de cette demande de titre de séjour. Ce document, valide une année durant coûte entre une dizaine et plusieurs centaines d’euros selon la nationalité et le gouvernement en place. Or, ces mêmes personnes n’ont aucune source de revenu puisqu’elles n’ont que très exceptionnellement le droit travail au moment de la première demande.


Il y a quelques temps, une réponse du conseil général a été de créer un service spécifique, au sein d’un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale pour adultes, pour isoler tous les MIE au même endroit avec un effectif éducatif extrêmement restreint. Il estimait que ces mineurs en danger avaient juste besoin d’un suivi administratif... alors qu’il est leur tuteur légal, chargé de leur protection !!! Désormais, une nouvelle stratégie est adoptée : ils sont mis à l’hôtel. Effectivement, il y a aujourd’hui 17 MIE parqués en hôtel à Nantes sans aucun suivi du tout. Ils y sont « en attente », pour une durée indéterminée. Et arrivés à 18 ans, ces jeunes découvriront que le titre de séjour sera refusé faute d’intégration. Quelle mauvaise foi et stratégie perverse de nos élus !!!


Nous sommes plusieurs professionnels du secteur social à s’offusquer contre une négation radicale des droits fondamentaux de la personne. Aujourd’hui, clairement, le statut d’étranger prime sur le statut d’enfant. Puis à la majorité, malgré tous les efforts d’intégration et de bonnes conduites, c’est la clochardisation, la faim, la soif qui les attend. Une société qui maltraite ses adolescents se prépare un avenir bien sombre.


Comment continuer à exercer dans de telles conditions ?
Au nom de quoi ces jeunes doivent ils subir une telle violence ?
Au nom de quoi ces jeunes doivent ils être traités de manière aussi déshumanisante ?
Au nom de quoi le président du conseil général décide ou pas de pérenniser le projet d’un jeune dès lors que sa minorité est prouvée ?
Au nom de quoi le président du conseil général balaye d’un seul trait toutes les volontés et preuves d’intégration de ces jeunes ?


Nous sommes en colère, indignés et écœurés par ce que l’on nous demande de faire. Il s’agit de victimes que l’on traite comme des coupables.
Nous contribuons d’une certaine manière à participer à une gestion de l’immigration française. Nous ne sommes pas formés pour ça sinon nous aurions intégrés la police. La responsabilité qui nous incombe quand nous mettons un jeune à la rue à 18 ans et 2 jours, ou que nous laissons un jeune partir réaliser un test osseux ou autre, nous n’en voulons pas. Le passage à l’âge adulte est un moment très anxiogène tant pour les jeunes que pour les professionnels.


Pourtant le travailleur social est bien responsable des actes qu’il accomplit dans le cadre de sa fonction professionnelle. Comment allons-nous rendre compte dans nos rapports d’activités annuels de ce que l’on fait actuellement ? Devons-nous être responsables de tous nos actes, en sommes-nous capables ?
Notre fonction nous y cantonne alors que notre éthique professionnelle nous pousse à y déroger.
Ou alors nous décidons de partager cette lourde responsabilité comme nous le faisons à travers cette lettre d’information à l’intention de toutes et tous car la responsabilité concerne chacun d’entre nous.
Est-ce que vous voulez continuer à voir votre pays, votre département mener des actions à l’égard des mineurs isolés étrangers plus que déshumanisantes, des actions qui les rendent presque invisibles dans notre vie sociale ? Ce laisser-faire de notre part à tous, chaque citoyen, est-ce une ignorance ou une méconnaissance de la situation ?


Notre responsabilité est d’informer, cette politique est discriminatoire.
Cette lettre pour que nous puissions poursuivre notre mission dans de meilleures conditions.
Cette lettre surtout écrite à l’attention de tous ces jeunes mineurs isolés étrangers à qui nous devions de nous expliquer sur ce que le département nous demande de leur faire.


4 - Témoignages de trois professionnels


Petit témoignage d’un responsable de service éducatif.


Face à ce à quoi nous sommes confrontés, il me vient à l’esprit l’histoire de cet homme sud africain, héros du roman d’Alan Paton "Pleure ô pays bien aimé" qui, au cours de son voyage, va aller de désillusion en désillusion....
Quelques questions me viennent face à certaines décisions politiques : Quelle est la nature de ces décisions ? Quels en sont les objectifs ? Que mettons-nous ensuite en place tout en respectant la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, les Droits de l’enfant ?....
Que mettons-nous en place pour Accueillir ces migrants ? Qui sont ces migrants ? "Le migrant a une identité spécifique en relation avec la situation même de migration et ses multiples dimensions, économique, sociale, politique, psychologique." (...) "Sans pouvoir entrer dans la multitude des situations propres à chaque communauté et à chaque individu il y a une constante : le traumatisme du départ ou la fuite brutale souvent dans des conditions tragiques, laissant derrière soi famille, biens, liens et tombes avec le sentiment qu’on ne les reverra plus jamais. C’est une sorte de mort pour soi et pour les autres génératrice d’une véritable situation de deuil qui peut mettre des années à s’élaborer." Margalit Cohen-Emerique - Chocs de cultures : Concepts et enjeux pratiques de l’interculturel -.
Accueillir et accompagner des personnes nécessite la reconnaissance de la personne danstoutes ses dimensions : psychologique, culturelle, sociale, historique. En tant que responsable de service éducatif, je reçois régulièrement les jeunes mineurs et majeurs qui nous sont confiés, entre autre, dans le cadre de la protection de l’enfance. Parmi ces jeunes, nous accueillons des mineurs isolés étrangers et quelques majeurs isolés étrangers dans le cadre d’un CSAJ.
Il est déjà bien difficile pour un jeune qui atteint ses 18 ans, quelque soit son origine, sa nationalité, son histoire ; d’être parachuté dans la vie adulte, parfois bien seul, avec tout ce que le passage à la majorité implique. Il est encore plus difficile d’imaginer un jeune mineur isolé étranger atteignant ses 18 ans et devoir se confronter SEUL : au traumatisme vécu lié à son exil, à la souffrance, au déchirement lié à l’isolement, à une grande fragilité psychique, à la complexité des démarches administratives pour l’obtention d’un titre de séjour...
Sans régularisation, il est très difficile voire impossible de trouver une solution d’hébergement. Sans régularisation avec autorisation de travailler, il est impossible de payer ou même de participer à un loyer. Ces jeunes ne peuvent pas bénéficier du droit commun. Comment poursuivre une scolarité ou une formation professionnelle pour laquelle ils ont misé tant d’espoirs, pour laquelle ils se sont efforcés d’avoir de bons résultats (l’une des multiples conditions requises pour une éventuelle obtention de leur régularisation...).
Nous accompagnons un jeune congolais, arrivé en France depuis deux ans. Il s’est toujoursmontré curieux, combatif, volontaire, souriant. Ses notes sont excellentes. Il est en seconde et a des félicitations sur chacun de ses bulletins scolaires. Ce jeune homme est un vrai rayon de soleil....qui, à notre dernier entrevue, s’est douloureusement éteint. Tous ses espoirs s’écroulent. Pour la première fois, je l’ai vu dissimuler et retenir des larmes.
Nous exerçons entre autre ce travail pour soutenir le désir, le désir de vie, de projection dans l’avenir, soutenir l’Education, la Culture ; raviver et entretenir même la plus petite flamme. Nous sommes là pour servir l’imaginaire de tous ces jeunes qui nous sont confiés, les inscrire à l’école, les aider à poursuivre leur scolarité et soutenir leurs choix. Chacun des jeunes que nous accueillons doit pouvoir en bénéficier. Nous ne souhaitons pas faire un "tri". Nous souhaitons pouvoir susciter cela pour l’ensemble de ces jeunes, les inscrire dans un cursus scolaire qui les intéresse et adapté à leur niveau scolaire. Pourquoi les mineurs isolés étrangers devraient s’inscrire dans des formations courtes et de préférence s’orienter vers des apprentissages ?
Ces nouvelles directives désarment les professionnels qui accompagnent ces jeunes au quotidien. Ils sont pour beaucoup fragilisés et se voient dans des situations difficiles à vivre en face à face avec les jeunes. Comment accompagner et soutenir les équipes, directement confrontées à l’angoisse, la peur, le désespoir, le sentiment d’abandon vécus par ces jeunes et pour certains qui ont l’obligation de quitter le territoire français sous 30 jours....Comment faire face à des directives sans déshumaniser le travail éducatif ?
Les dossiers de demande et de renouvellement de CSAJ deviennent quant à eux des tâches considérables, du fait de la réduction de la durée des renouvellements. Pourtant, il nous paraît prépondérant de défendre la poursuite d’un accompagnement dans le cadre d’un CSAJ protection, au moins jusqu’à la régularisation de leur situation administrative (l’obtention d’un récépissé de demande de titre de séjour) ; au moins le temps où ils nous sembleront si fragiles et si vulnérables. Sans cela, nous risquons à leurs 18 ans de participer à une fragilisation extrême de leur situation, d’une situation de précarité considérable, d’errance, de clandestinité,...qui pourraient entraîner de graves conséquences.
"La vraie émancipation n’est pas celle qui se décrète, mais celle que l’homme conquiert sur lui-même..." Victor Schœlcher.


Petit témoignage d’un jeune professionnel


Jeune professionnel sorti depuis peu de l’école, je découvre plus spécifiquementl’accompagnement de jeunes mineurs isolés étrangers. Je travaille dans un foyer qui se veut accueillant les situations les plus urgentes et ces jeunes en font majoritairement partie. J’avoue que le contexte politique actuel me questionne quant à la qualité et la cohérence du suivi éducatif que je peux mettre en place pour ces jeunes. C’est pourquoi, je vais expliciter différents points qu’il me semble important de mettre à jour car très inquiétants :


Les examens :
Premièrement, j’avoue être profondément démuni et indigné quant aux différents examens (radiographie dentaire, radiographie osseuse ainsi qu’examens génitaux) qu’ils peuvent subir, ce moment fait ressurgir, à mon sens, la dureté de ce qu’ils ont pu vivre auparavant. Chaque jeune qui doit subir ces dits tests est dans un état de stress intense, l’éventualité d’un retour au pays pour certains, ramène de fortes angoisses, douleurs, anxiété. Il est important de souligner que ces examens osseux peuvent être jugés comme étant non-fiables avec une marge d’erreur possible (lien : http://www.academie-medecine.fr/publication100035629/). En tant que travailleur social, je me questionne par rapport à la pertinence de notre accompagnement face à ces examens : cela fait-il partie de notre mission première ou est-ce par la force des choses que nous sommes désignés pour accompagner à l’examen de ces tests ? Dans tous les cas, si dans mon service je ne suis pas désigné pour amener ces jeunes, je plains mes collègues d’un autre service qui y sont confrontés. C’est un moment où je ne peux percevoir que de la violence : celle pour le jeune MIE qui passe les examens, celle des autres jeunes du foyer qui après avoir créé un lien d’amitié avec ce jeune le voient partir sans savoir s’ils le reverront et celle des professionnels qui doivent subir ces situations.
D’autre part, lorsque ces jeunes sont en cours d’examen (qui sont sensés se dérouler sur une durée de 5 jours circulaire Taubira) ils sont accueillis au foyer avec ce que je peux appeler « le service minimum », c’est-à-dire qu’on ne nous donne pas les moyens pour leur proposer un accompagnement éducatif. Cette situation est à mon sens très complexe car il est difficile, pour nous, professionnels, de ne pas nous occuper dignement de ces jeunes isolés. Nous sommes des professionnels du lien et de la rencontre, alors comment pouvons-nous ne pas considérer ces jeunes ? C’est pour moi une situation inconcevable. Je fais donc un acte de « désobéissance » mais surtout « humaniste » en m’intéressant à chaque MIE comme tous les autres jeunes présents sur la structure.


Un climat politique questionnant :
Lorsque nous évoquons la situation des mineurs isolés étrangers, j’entends souvent dire « c’est compliqué car ils prennent la place des mineurs français ». Dans les faits, c’est une réalité mais je crains que la réaction face à ce constat puisse ouvrir à beaucoup de dérives et des réponses peu adaptées. Le conseil Général a créé des foyers spécifiques à l’accompagnement des Mineurs Isolés Étrangers avec, sachons le, un effectif éducatif restreint car jugeant que ces jeunes ont besoin d’un accompagnement principalement administratif. Je déplore cette position, car je pense que ces jeunes ont tout autant besoin d’un accompagnement éducatif au vue des difficultés de leurs situations : isolement social et familiale, perte d’un ou des membres de la famille, comprendre et s’adapter à une nouvelle culture etc... Regrouper tous les mineurs isolés étrangers dans un même foyer ou même institution ne participe qu’à les isoler de nouveau et ne favorise pas leur intégration dans notre société. Ces jeunes ne « piquent » pas les places des petits français mais viennent juste pointer du doigt le manque de structures sociales dans le département. Il ne faut pas les désigner comme coupables. C’est un discours trop facile qui résonne dans mes oreilles comme une réponse à un problème digne des discours d’extrême droite. De ma place d’éducateur, je considère un MIE (Mineur isolé étranger) ou un français, avant tout comme un mineur qui a le droit à la protection. (il est intéressant de lire le document du Défenseur des droits de l’enfant du 19/12/2012 «  (...) Le Défenseur des droits constate des situations de mineurs isolés étrangers en errance sur le territoire national, qui ne parviennent pas à être pris en charge et donc ne bénéficient pas d’une mesure de protection telle que prévue par la Convention internationale des droits de l’enfant. » http://www.gisti.org/IMG/pdf/jur_ddd_2012-12-19.pdf).
Dans ma pratique, j’ai déjà, malheureusement, accompagné deux jeunes, qui à la suite des examens, ont été reconnus comme majeurs. Je me suis personnellement impliqué pour aller les chercher à la sortie du commissariat et tenter de trouver une solution pour qu’ils ne se retrouvent pas à la rue sans rien ainsi que les orienter vers les associations qui peuvent les accompagner. Je retrouvais ces jeunes apeurés et terrorisés par la garde à vue et ne comprenant pas pourquoi ils n’étaient pas reconnu comme mineurs et surtout, ne sachant où aller et que faire. J’ai été profondément touché par ces situations. Je ne conçois pas la finalité de mon accompagnement éducatif comme tel. Je suis sensé accompagner vers un « mieux » ou un « différent » dans la situation de ces jeunes. Accompagner un jeune dans la rue, dans le rien, dans l’errance, je ne le veux pas, je ne veux plus le faire !


La majorité, de la protection à l’oppression  :
Le passage à l’âge adulte est un moment très anxiogène tant pour les jeunes que pour les professionnels. En effet, c’est une étape pour le jeune qui peut être très difficile car il n’a plus le statut de mineur protégé. Dès lors, il se retrouve souvent seul (en dehors du tissu associatif présent pour l’accompagnement) avec pour objectif d’obtenir un titre de séjour. Un vrai parcours du combattant pour eux avec énormément de refus au niveau de la préfecture. Après le refus, une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF) qui peut amener à un retour au pays. Il existe tout de même des aides possibles pour ces jeunes majeurs mais elles sont de plus en plus restrictives et difficiles à obtenir. Je déplore cette situation. Il est arrivé récemment dans notre service d’accompagner un jeune « à la rue », terminer le suivi éducatif en laissant un jeune majeur, avec comme cadeau de départ un sac de voyage, devant un squat insalubre où s’entassent déjà une cinquantaine de personnes. Ce jeune volontaire, demandeur et travailleur ne demande qu’à travailler et à s’insérer dans la société française. Le voilà aujourd’hui clandestin. En discutant avec des collègues qui travaillent dans d’autres institutions qui accueillent des Mineurs Isolés Etrangers, cette situation n’est pas isolée et va malheureusement se reproduire pour d’autres jeunes.
De ma place d’éducateur spécialisé, je vis cette situation difficilement. Est-ce donc ça l’aboutissement de notre accompagnement pour ces jeunes ? Nous faisons en sorte de travailler à insérer les jeunes dans la société, leur trouver une formation, un métier, apprendre le français, s’adapter etc. Très souvent ces jeunes montrent une forte envie d’apprendre, de comprendre, de s’inclure dans la société et, dès la majorité, c’est la désillusion. Comment en tant que professionnel, conserver cette envie et qualité de l’accompagnement quand nous connaissons la finalité de celui-ci. Le juriste et formateur en travail social Christophe Daadouch écrit que « tout ceci n’est malheureusement pas sans conséquences : il produit son lot de découragement, de peur de mal faire, de burn-out, ou pire de rejet de ce public ».


Il ne faut pas en arriver là, il est important de réagir et de ne plus être simplement des exécutants d’une politique mise en place par le Conseil Général. Aujourd’hui ce n’est plus caché, les MIE sont dérangeants, ils sont l’épine dans le pied du CG. C’est d’ailleurs un sujet d’actualité politique, une bataille entre les départements et l’état pour savoir qui doit prendre en charge ces jeunes. De ce fait, nous nous retrouvons au milieu de cette bataille politique ! Je n’ai pas signé pour ça, il faut réagir et alerter de ce climat délétère qui pèse sur les MIE. Réagissons, Résistons !


Petit témoignage d’une professionnelle expérimentée


Comment exprimer et analyser cette brume qui jette un voile sur notre pensée, nos postures éducatives.
Cette brume anesthésiante qui empêche la projection vers l’avenir, l’ouverture vers des possibles.
Cette brume qui annihile nos capacités désirantes pour ces jeunes que sont ces mineurs, étrangers, isolés, pour qui nous recevons la consigne de mettre fin à l’accueil et au soutien éducatif dont ils bénéficient, à leurs 18 ans.


Cette brume masque le fait qu’en respectant les orientations préconisées par les autorités de tutelles, nous, éducateurs, basculons d’une posture éducative à une posture d’agent-instructeur d’une politique sociale de récession, de régression, de discrimination.
Il nous est demandé d’abandonner « l’autre » , Celui qui est aux prises avec les effets violents du déracinement, de l’isolement affectif, de l’exil, de l’angoisse......, Celui là même pour qui nous avions reçu mission de protection, d’accueil et d’éducation pendant plusieurs mois, voir plusieurs années. Celui là, cet enfant là, était alors soutenu par une mesure de Tutelle d’Etat.
L’Etat tutélaire, parent supplétif, abandonne ses enfants.
Ses enfants ? Enfin, pas vraiment, puisque ceux là ne sont pas nés de la mère-patrie.
Avec les visions politiciennes à court terme, d’un cycle électoral à un autre, ils deviennent une charge et non un espoir.


Pourtant, d’ores et déjà, nous savons qu’ils seront nos points d’appui de demain.
Du coté économique, ils comblent aujourd’hui les manques de main d’oeuvre dans de nombreux secteurs comme la restauration, le service à la personne, le bâtiment, le ménage industriel etc...
Du coté du métissage, demain, quand nous serons entièrement pris dans les filets de la sinistrose à la française, ils nous apprendront à «  entendre le bruissement de la forêt qui grandit plutôt que le bruit de l’arbre qui tombe » (proverbe Africain).
Allons stop, nous voilà pris en flagrant délit d’utopie, d’enthousiasme, d’espérance.
Revenons à notre métier d’éducateurs.
De bricoleurs du quotidien, de funambules de la rencontre, de porteurs provisoires du désir, de barrières aux forces mortifères, de surfeurs sur les forces de vie, de passeurs de l’enfance au monde des adultes,.. nous devenons des agents-applicateurs des consignes restrictives des politiques sociales. Nous devenons des porteurs de la dépression et des peurs de notre société contemporaines, où l’étranger est une menace...
Ce qui m’effraye, c’est notre capacité humaine à supporter l’insupportable.


Ce qui m’effraye, c’est l’accommodement à cette brume anesthésiante. Certes, elle a pour fonction d’éviter que nous n’éclations en morceaux, envahis que nous sommes par des affects trop lourds, déchirés par des injonctions à l’encontre de nos idéaux, de nos postures citoyennes et de notre éthique professionnelle.
En tant qu’éducatrice, je suis effrayée par le discours raisonnable que je dois tenir à ces jeunes, orientant leur choix de formation vers un métier parmi ceux qui ont prédilection auprès de la préfecture et dont le but principal est l’espoir à l’accès d’une carte de séjour.
Sésame bien fragile, parcours épuisant, humiliant, à renouveler chaque année.
En tant qu’éducatrice, je suis effrayée de m’entendre motiver ces jeunes pour qu’ils orientent leur choix d’hébergement vers du logement gratuit, les hébergements sociaux leur étant refusés.
A 18 ans, pas de carte de séjour, pas de ressources pérennes, pas de parents cautionnaires, pas de ...........
Aucune structure ne peut les accueillir.
Aucun autre dispositif n’est prévu pour prendre le relais.
Cette politique insensée, discriminatoire, crée des situations anxiogènes : des jeunes se retrouvent sans hébergement, sans étayage éducatif, à trois mois de leur examen de CAP, de BAC.....Ils sont fauchés dans leur parcours de formation, dans leur dynamisme d’intégration.


Quel est leur avenir ? Retourner dans leur pays ? Impossible !
Nous ne pouvons ignorer que leur pays, pour la plupart, ils n’ont pas demandé à le quitter.
A 15, 16 ans tout au plus, ce sont des adultes qui leur ont imposé ce choix.


Nous ne pouvons ignorer que dans leur pays, ils n’ont plus de place s’ils ne reviennent avec dans leur besace, une belle obole, un métier porteur d’espoir et d’évolution sociale !
Nous ne pouvons ignorer que dans leur pays, ils ont subi les effets dramatiques de la guerre, du rejet. Ils ont subi des traumatismes dont ils ne peuvent nous parler. Des effractions impensables et in-pansables.
Ces nouvelles préconisations, transforment fondamentalement notre métier. Nous devenons des :
- Educateurs casseurs d’espoir,
- Educateurs casseurs d’avenir,
- Educateurs casseurs d’humanité.


Je ne veux pas être contrainte à devenir cette figure d’éducateur.
Je ne veux pas être assignée à mettre les valises de ces jeunes sur le pas de porte du foyer, les jetant ainsi à la rue, dans les bras d’éventuels prédateurs.


En attendant ce jour inévitable, je me vois fonctionner avec ces jeunes avec toutes les compétences acquises : rassurer, soutenir psychiquement dans ce douloureux passage, demeurer dans la juste distance sans me faire envahir par l’inquiétude, maintenir ouvertes des portes d’espérance sur l’avenir, déployer toute mon énergie et mes savoirs faire pour chercher des solutions envisageables, monter des dossiers, suer dans les dédales des démarches administratives, solliciter mon réseau professionnel ou amical ...
Mais, une partie de moi sait qu’il y a imposture.
En mobilisant les compétences de ces jeunes, nous remettons la charge de la responsabilité de leur avenir sur leurs seules épaules, alors qu’institutionnellement, nous ne pouvons ignorer qu’ils ont fondamentalement encore besoin d’être soutenus, d’être psychiquement enveloppés par une politique sociale éducative, soignante, solidaire, fraternelle.
Je voudrais pouvoir leur assurer que jamais je ne les sortirai de mon champs d’humanité, de notre chant d’humanité.


Ne nous laissons pas endormir par cette brume anesthésiante, certes protectrice d’un risque d’une implosion personnelle, d’un « burn-out », mais au risque d’un enfumage propice à ce que demain il nous soit demandé en tant qu’acteur social de descendre encore plus bas sur l’échelle de l’inhumanité...

vendredi 8 août 2014.

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