"Moi, Batista, immigré angolais, la France m'a jeté en prison après des tests osseux " - Témoignage

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"Moi, Batista, immigré angolais, la France m’a jeté en prison après des tests osseux " - Témoignage

 

Depuis 2012, au moins huit jeunes étrangers se déclarant mineurs
ont été traduits devant les tribunaux de Lyon, dans le sud de la France.
Leur tort, selon le Conseil général du Rhône qui s’est porté partie
civile : s’être fait passer pour des mineurs afin de bénéficier de
l’aide social à l’enfance.

En France, tout mineur a le droit d’être nourri, logé et scolarisé et
ne peut être expulsé. Ce qui n’est pas le cas des majeurs. Pour les
différencier, l’administration se base sur des "tests osseux". Mesurant
certaines parties du corps, notamment avant-bras et poignets, ceux-ci
sont censés déterminer l’âge réel du patient. Ces tests ne sont pourtant
pas d’une fiabilité à toute épreuve.

Basée sur des modèles des années 1930, la méthode a été condamnée à
de multiples reprises, notamment par l’Académie nationale de médecine,
le Comité des droits de l’enfant des Nations unies, le Conseil de
l’Europe, le Haut Conseil de la santé publique ou encore la Commission
nationale consultative des droits de l’homme.

Elle constitue pourtant bien souvent l’unique indice utilisé pour
indiquer si des centaines de jeunes immigrés, venus notamment du Mali ou
de la Guinée et passés par les enclaves de Ceuta et Mellila parfois,
sont ou non mineurs. Certains, décrétés majeurs par ce biais, ont
"simplement" été exclus de l’aide sociale à l’enfance. Ils vivent
aujourd’hui dans la rue. D’autres ont été condamnés à des peines de
plusieurs mois de prison, à des années d’interdiction du territoire
ainsi qu’à de lourdes sanctions financières.

Jeune Afrique a rencontré l’un d’eux, qui nous a livré son témoignage. Jeune homme d’origine angolaise, Batista, son nom a été modifié, se dit aujourd’hui en sursis, deux ans après avoir fui son pays.

Batista, immigré angolais, dit être né en 1996. Arrivé en France en 2012, il a bénéficié, en tant que mineur et durant deux ans, de l’aide sociale à l’enfance. Avant que l’administration ne change d’avis, sur la base de tests osseux à la
fiabilité controversée, et bouleverse sa vie.

Voici son histoire.

 
17/04/2015 à 10:42
 
Une prison française, à Marseille. © AFP




Fuir l’Angola


"Je m’appelle Batista. Je suis né le 27 décembre 1996, en Angola, à
Luanda. Pour moi, tout a commencé en 2010. Le 8 janvier, le bus de la
délégation togolaise à la Coupe d’Afrique des nations a été attaqué par
des soldats du Front de libération de l’enclave du Cabinda (Flec). Or
mon père était un membre du Flec. Je ne sais pas exactement quel rôle il
y avait. Il participait à des réunions, des manifestations mais il
n’était pas armé et je ne l’ai jamais vu en uniforme.


Au lendemain de l’attaque, mon père a été suspecté et la police
angolaise a commencé à harceler ma famille pour savoir où il se
trouvait. Les policiers sont venus plusieurs fois à notre domicile de
Luanda, où je vivais avec ma mère, une commerçante, mon frère aîné et
mes deux frères cadets. À chaque fois, nous leur donnions la même
réponse : nous ne savions pas où était notre père. C’était vrai : nous
pouvions juste dire qu’il vivait au Cabinda. Mais les visites ne
s’arrêtaient pas et ma mère a été plusieurs fois menacée.


Les policiers ont attrapé ma mère, l’ont violée et sont repartis.


Une nuit, alors que nous étions à la maison, des bruits nous ont
réveillés. Puis un autre, plus fort : cinq hommes masqués et armés
avaient forcé la porte. Ils nous ont fait taire, nous ont demandé où
était notre père. Puis ils ont attrapé ma mère, l’ont violée et sont
repartis. Ma mère a dû être hospitalisée pendant quelques temps. C’est
lorsqu’elle est allée mieux que nous avons décidé de fuir Luanda, via
une petite embarcation par la mer, et de partir au Cabinda. Nous
pensions y retrouver mon père et y être plus en sécurité.


Nous étions très inquiets car on nous disait que la police avait
emprisonné et même tué beaucoup de gens là-bas depuis l’attaque du bus
de la délégation togolaise. Nous avions peur : nous ne savions pas si
notre père était mort ou non, jusqu’à ce que l’on apprenne qu’il avait
en fait quitté le Cabinda pour une autre province de l’Angola, Lunda.
Les persécutions ont tout de même continué et la police est revenue nous
visiter chez ma tante, où nous avions élu domicile. Mon frère et moi
étions seuls. Ma mère, ma tante et mes deux petits frères étaient partis
au marché. J’ai été frappé à l’épaule, à la tête, au cou, à la main...
Ils ont aussi brûlé l’avant-bras de mon frère avec un fer à repasser.
Les policiers disaient que c’était pour nous "éduquer".


Nous avons soigné nos blessures. Mon frère a été hospitalisé un mois
et nous sommes restés quelques temps séparés. C’est pendant ces quelques mois que nous avons finalement décidé de quitter l’Angola. Un jour, le 14 mai 2012, ma mère, qui habitait chez une cousine, est venue nous chercher, mon frère et moi. Nous sommes montés dans des voitures.
J’étais dans la première avec mon frère, elle dans la seconde. L’idée
était de passer la frontière avec le Congo-Brazzaville et de nous
diriger vers Pointe-Noire.


La première voiture, la mienne, est passée sans problème. La seconde a
été arrêtée. Mon frère et moi voulions retourner chercher ma mère, qui
avait été sortie de force du véhicule, mais notre chauffeur a accéléré.
Je ne l’ai plus revue. On m’a dit ensuite qu’elle avait été tuée avec
son accompagnateur, que les policiers auraient pris pour mon père.


Nous avons continué notre route vers Brazzaville où notre chauffeur
nous a confiés à un ami. Mon frère a quitté le pays une semaine plus
tard. Quelques jours après, je partais à mon tour vers la France.


L’arrivée en France


Je n’ai pas choisi ce pays particulièrement. On aurait pu m’amener
n’importe où, au Portugal ou ailleurs. Je suis arrivé en France le 28
mai 2012. Une fois à Lyon, je ne connaissais personne. Je ne parlais pas
français. Je suis resté dans un restaurant pendant toute une nuit sans
comprendre. C’est une personne qui connaissait le portugais, que j’ai
arrêtée alors qu’elle faisait son jogging, qui m’a amené jusqu’au forum
des réfugiés, où des personnes se sont intéressées à moi. Ils m’ont
demandé d’où je venais, comment j’étais arrivé en France, etc...


Je n’ai pas choisi la France. On aurait pu m’amener n’importe où.


Comme j’étais mineur, ils m’ont envoyé dans un foyer à Villefranche, à
côté de Lyon, où j’ai rencontré les éducateurs et les associations qui
allaient s’occuper de moi. J’ai pu prendre des cours de français qui
m’ont permis d’intégrer une école. Certains éducateurs voulaient me
mettre au lycée mais, comme j’apprenais encore la langue, j’ai fini par
entrer en troisième, au collège. Je suis allé au lycée l’année suivante
et j’ai commencé un contrat d’apprentissage en chaudronnerie. À
l’époque, je vivais en colocation avec un autre jeune, mes frais étaient
pris en charge par le Conseil général du Rhône et tout le monde
connaissait ma situation, notamment mes professeurs.


Les tests osseux


Puis, un jour, en septembre 2014, alors que j’étais en classe, une
surveillante du lycée est venue me prévenir que je devais me rendre à un
rendez-vous, à 15 heures, avec mon responsable légal. C’est là que j’ai
appris que j’étais convoqué à la police aux frontières, à Lyon, le
lendemain, le 16 septembre 2014. Une éducatrice m’y a accompagné mais
les policiers lui ont dit de rentrer chez elle et qu’ils allaient rester
avec moi.


Ils m’ont emmené dans un hôpital pour faire des tests. Je ne savais
pas du tout à quoi cela servait. Là, un médecin m’a dit de me
déshabiller, a pris des photos et a mesuré plusieurs parties de mon
corps. Les bras, les épaules, les poignets, la mâchoire, etc... Je ne
comprenais pas ce qu’il faisait. Il n’a rien expliqué. Cela a peut-être
duré vingt minutes.


Nous sommes retournés dans les locaux de la police aux frontières.
C’est là que les agents m’ont dit qu’un spécialiste avait conclu que
j’avais entre 26 et 35 ans, alors que je déclarais en avoir 18. Ils
m’ont mis la pression pendant deux jours pour que j’avoue être majeur.
Je ne comprenais pas. Il me disait qu’il pouvait me garder encore
longtemps, qu’ils allaient appeler l’ambassade d’Angola, que l’acte de
naissance que je leur avais présenté était faux parce qu’il n’était pas
imprimé en "offset". J’ai fini par craquer. Je leur ai dit que j’étais
né en 1992, au lieu de 1996. C’était la date de naissance de mon grand
frère. J’avais peur. J’ai pensé ça allait mettre en danger mon père
s’ils contactaient l’Angola. Je suis revenu sur mes aveux plus tard,
lorsque j’ai compris, en prison. Mais c’était trop tard. Ils cherchaient
à ce que je fasse des aveux.


 



Acte de naissance de Batista, qui déclare être né le 27 décembre 1996 (cliquez pour agrandir)


Les policiers m’ont emmené chez le Procureur, qui m’a dit que
j’allais directement au tribunal, en comparution immédiate. J’avais un
avocat commis d’office. Encore une fois, je ne comprenais pas ce qui
arrivait, pourquoi on me disait que j’avais escroqué l’État français et
le Conseil général, que je m’étais fait passer pour un mineur, que
j’avais des dents de sagesse... J’étais seul, je ne connaissais
personne. J’ai été condamné à deux mois de prison et à 180 000 euros
d’amende. On m’a emmené directement en détention.


La prison


J’y suis resté deux mois, avec des criminels, des personnes qui
avaient volé, qui avaient vendu de la drogue... Moi, je n’ai jamais rien
volé.


Un jour, j’ai reçu la visite de mon avocat. Il m’a amené une copie du
rapport du médecin, qu’il avait obtenu à la police aux frontières. Il
m’a dit qu’il y avait plusieurs âges indiqués dans le document, selon
les parties du corps mesurées. L’un disait 26 ans, un autre davantage,
encore un autre mentionnait 18 ans... C’est toujours comme ça. Il y a
apparemment toujours un écart entre les mesures du poignet et de
l’épaule par exemple. Ces tests osseux ne sont pas fiables.


J’étais isolé. Je ne savais pas même pas que je pouvais faire appel.
Je ne faisais pas confiance à mon avocat. J’étais perdu. J’ai fini par
recevoir la visite d’une personne de la Cimade (Comité inter mouvements
auprès des évacués, NDLR) et nous avons décidé de faire appel. Le
tribunal était rempli de soutiens, rassemblés par les associations. Nous
étions le 12 novembre 2014. Il y avait des camarades de classe, des
professeurs, des éducateurs. Mais la Cour a tout de même confirmé ma
peine. Sur la base des tests osseux, elle a conclu que j’avais
effectivement commis une escroquerie mais a annulé l’interdiction de
territoire dont j’avais fait l’objet au premier jugement. En quelque
sorte, j’étais coupable mais j’avais le droit de rester en France. Je
n’ai pas compris ce jugement. J’ai donc fini ma peine de prison, qui
s’achevait le 19 novembre 2014.


Plus rien n’est comme avant


Quand je suis sorti, j’ai été accueilli chez une personne qui m’avait
donné des cours de français à mon arrivée en France. Nous avons tout
mis en oeuvre pour que je puisse retourner au lycée, ce qui était
difficile parce que j’étais officiellement en situation irrégulière,
tant que la demande d’asile que j’avais déposée n’aurait pas été
entièrement examinée.


J’ai pu retourner au lycée même si je suis en situation irrégulière.


J’ai pu reprendre les cours le 21 novembre 2014 et poursuivre mon
apprentissage en chaudronnerie. J’ai même effectué un stage en
entreprise du 26 novembre au 19 décembre 2014. Tout allait bien et je
travaillais à ma demande d’asile, pour laquelle j’étais convoquée à
l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le 8
janvier 2015. Mais, le 29 décembre, après une démarche effectuée à la
préfecture, un proche apprend que je suis l’objet d’une obligation de
quitter le territoire français (OQTF), ce dont je n’aurais confirmation
officielle qu’un mois plus tard.


Pire, le 1er janvier 2015, alors que je revenais de Saint-Étienne, où
j’avais passé la nouvelle année avec un ami, j’ai été arrêté peu après
la descente du train, à la gare de Lyon Part-Dieu, et des policiers
m’ont demandé mes papiers. Je leur ai expliqué que j’étais demandeur
d’asile, que j’étais convoqué à l’Ofpra quelques jours plus tard. Je
leur ai même montré ma carte de sécurité sociale, que j’avais obtenue
avec le lycée. Mais ils n’ont rien voulu rien savoir. Ils m’ont emmené
violemment et se sont énervés contre des amis qui demandaient des
explications. J’ai été frappé et menotté alors que mes proches étaient
repoussés avec des gaz lacrymogènes.


Au poste de police, les policiers se sont alors rendu compte que je
faisais l’objet d’une OQTF, ce dont je n’avais moi-même pas encore la
confirmation. J’ai été placé en garde à vue, puis finalement libéré avec
une convocation au Tribunal de grande instance (TGI) le 28 mai 2015
pour répondre de mes actes de "résistance violente". Aujourd’hui,
j’attends de passer devant le juge.


Je suis une victime de la politique française.


J’ai finalement eu, le 14 janvier 2015, la confirmation auprès de la
préfecture de l’existence de mon OQTF et j’ai déposé un recours à ce
sujet. La décision doit être rendue le 8 mai. Si elle est annulée, je
pourrais sans doute demander un titre de séjour. Quant à ma demande
d’asile, elle a été rejetée, après mon audience du 8 janvier, par
l’Ofpra, qui a trouvé que mon récit manquait de précisions. Mon sort est
donc entre les mains de la Cour nationale du droit d’asile, pour
laquelle je suis en train de préparer mes documents.


Je ne sais pas ce qui va arriver. En six mois, depuis septembre 2014,
tout a basculé. Quand je me remémore ces tests osseux que j’ai subis,
je me souviens juste que je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je
comprends aujourd’hui que je suis, comme les autres jeunes dans mon cas, et nous sommes nombreux, une victime de la politique française. J’ai
fui mon pays parce que j’étais en danger. Je n’ai pas de nouvelles de
mon père. Je vais au lycée, j’ai appris le français, je travaille en
stage dans une entreprise. Pourtant, aujourd’hui, alors que j’ai fait
tout ça, on ne veut pas de moi. Je suis en sursis. Les autorités savent
où je suis hébergé et je peux être expulsé à tout moment, quelles que
soient les procédures en cours. Il vaut mieux que j’évite les lieux
publics pour échapper aux contrôles de police. Pour le moment, la France
ne me permet pas vraiment d’avoir une vie."

 


Lire aussi : "Témoignage : Loveth, jeune mère nigériane débarquée en Espagne"

vendredi 24 avril 2015.

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