Moi, je me dis que migrant, c'est pour les animaux

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Campagne Droits de l’Enfant. Témoignages sur la maltraitance infligée aux Mineurs Isolés Etrangers

Moi, je me dis que migrant, c’est pour les animaux

 

A l’occasion de la journée internationale des Droits de l’enfant le 20 novembre, le collectif Justice pour les jeunes isolés étrangers (Jujie) lance une campagne de sensibilisation et de mobilisation aux côtés de ceux qu’on appelle Mineurs Isolés Etrangers (Mineurs Non Accompagnés selon la terminologie officielle) : un témoignage chaque jour sur la maltraitance infligée aux Mineurs Isolés Etrangers (MIE).
Le Resf est partenaire de cette action.

Lire tous les témoignages de la campagne du 25 octobre au 20 novembre 2018

B. mineur arrivé à Paris, porte un jugement critique sur l’usage de certains mots, « migrant », « réfugié », appliqués « juste pour les blacks qui quittent l’Afrique pour se rendre en Europe ». Un Français en Afrique, on dit « il est français »... et pourtant, il n’est pas dans son pays.


Si ça allait bien, j’aurais pas quitté mon pays pour venir en France.
J’étais pas tenté de passer par la mer Méditerranée. Je vais jamais
risquer ma vie. Si vous voyez aujourd’hui quelqu’un qui traverse tous
ces déserts, la mer Méditerranée, là où ça ne tolère pas, par la Libye,
c’est parce que ça ne va pas. Sinon, tu n’as pas besoin de risquer ta
vie pour rien, de monter dans des Zodiacs, là où tu ne sais pas si tu
vas arriver ou pas. On ne te donne même pas la boussole. C’est à dire,
tu vas pas traverser tous ces déserts. Et pourtant, on a tellement dormi
dans le désert ! On était au nombre de 100. C’est 5 personnes qui sont
rentrées en Italie. C’est à dire 95 personnes ont péri et n’ont pas pu atteindre l’Italie. Donc je me dis que l’Etat se lance dans une salissure. C’est à dire, ils ne veulent pas faire leur travail.
C’est pas parce qu’ils sont incapables ! Ils ne veulent pas faire leur
travail, parce qu’ils sont capables. Mais ils ne veulent pas le faire.
C’est tout !

Le mot « migrant », moi je me dis que ce sont des mots qui ont été
créés juste pour blesser les personnes qui comprennent le vrai sens du
mot. Sinon, les mots qui existaient pourquoi ne pas les utiliser, en
disant « les étrangers » ? Parce que nous, dans notre pays, quand tu es
français, on ne dit pas « un migrant ». En tous cas il n’est plus dans
son pays. Il est dans un pays étranger. Mais nous on dit « Il est
français ». Juste pour faire la différence avec les Guinéens. On dit « Lui, il est Européen. Il est français, il est anglais, il est espagnol ».
On l’appelle par sa patrie. On ne dit pas qu’il est « expatrié ». On ne
dit pas qu’il est « migrant ». On ne dit pas qu’il est « réfugié ».
Même si tu es un réfugié politique, parce que dans les années reculées
il y eu des guerres, dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest. Toutes les personnes de ces pays sont venues se réfugier en Guinée, mais on ne les a pas dites « réfugiées ». Ce sont des mots qui sont employés par certaines personnes, mais la majeure partie des gens
n’emploient pas. C’est à dire, on dit «  Ce sont des Léonais », ou « Ce sont des Libériens » tout court. On n’a pas besoin de dire que ce sont des « réfugiés », ou des « migrants ». En ce moment, moi je me dis que le mot « migrant », c’est juste pour nous les africains, parce que le mot « migrant », c’est quand les gens ont commencé à venir par la mer Méditerranée, de l’Afrique pour l’Europe.

Moi, je ne me considère pas trop en tant que « migrant ». Toutes les
personnes qui disent « migrants », c’est parce qu’ils ne comprennent pas bien le sens propre du mot. C’est à dire, moi je me dis que
« migrant », c’est pour les animaux. C’est les animaux qui migrent.
C’est l’observation. On dit « La migration des animaux a conduit à ceci, ou à cela ».
Moi je me dis, le mot « migrant » ne devrait pas être attribué aux gens
qui ont fui leur pays pour ne pas être maltraités. Il y a ces personnes
aussi qui ont pu fuir leur pays parce que ça n’allait pas, le problème
économique. On peut les qualifier de « réfugiés ». Mais, même le mot
« réfugié », moi je ne trouve pas qu’il a une place pour un être humain.

J’aimerais dire aux personnes qui se considèrent comme « migrants »,
ils n’ont qu’à se dire que ce sont des étrangers. Avec le mot là, je suis d’accord, parce que ce n’est pas ta patrie. Oui, tu es étranger.
Quand tu es étranger, tu es étranger. Mais quelle que soit ta nature, il
ne faut pas accepter qu’on te traite de « migrant ». Le mot « migrant », c’est juste pour enflammer le cœur des gens. C’est juste
pour les mépriser. C’est tout. On n’a jamais dit à un blanc « migrant ».
Jamais de la vie ! C’est à dire, normalement, le mot « migrant », ça
devrait pas exister aujourd’hui. Le mot « migrant », c’est juste pour
les blacks qui quittent l’Afrique pour se rendre en Europe.

Moi, mon objectif… La première des choses, les personnes qui m’ont
rendu service d’abord. Je dois leur rendre l’ascenseur. Parce que j’ai
une dette envers toutes les personnes qui m’ont rendu service.
J’aimerais devenir une personne qui rendra service aux autres personnes, parce que j’ai compris à quel point les services on m’a rendu. C’est primordial pour moi.

La deuxième des choses, j’aimerais réussir et chercher le moyen de
devenir une personne pour m’exprimer. C’est à dire, ce que je veux,
parler pour les personnes qui ne peuvent pas s’exprimer. M’exprimer pour qu’on m’entende, pour qu’ils sachent que nous sommes tous égaux. Quelle que soit la nature de l’être humain, nous sommes tous égaux. Quelle que soit ta religion, nous sommes tous égaux. J’aimerais réussir comme tous les autres, parce que j’ai des grands rêves. J’ai des grands projets. Ça c’est dans l’avenir. J’aimerais étudier, faire la médecine, le football, faire la boxe, tout, tout ! J’aimerais chercher un domaine où je peux m’exprimer bien. Pareil faire la boxe. C’est à dire, la boxe n’était pas juste pour Mohammed Ali. Un sport, c’est un art de s’exprimer. C’est à dire, s’exprimer à travers ça. J’aimerais être une grande personnalité pour être au service des autres.

Extrait du récit de B., mineur isolé arrivé à Paris, paru dans Lettres Communes N°2

mardi 6 novembre 2018.

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